Je zappe

C’était un soir, après une assez longue journée de travail qui m’avait emmené bien après les heures classiques d’ouverture du cabinet. J’ai pris un moment pour trier quelques papiers et j’ai fermé dans la douceur du crépuscule.

Ma chérie travaillait de nuit et c’était une soirée entre moi, mon plat de pâte et ma télé.

Étrangement, même depuis mon installation en libéral, je regarde peu la télévision. Pas vraiment conforme avec mes horaires de travail, disons.

Donc mes pâtes cuisent, et je lance Arte. Je regarde rarement autre chose qu’Arte, de toute façon. Le film est en français, vieux. Je l’ai peut-être déjà vu. Il y a des hommes en uniforme Hugo Boss qui interroge un patron d’hôtel. Mon cerveau a envie d’aspirer du vide. Un truc moyennement intelligent disons.

Je crois que c’est un film. Il y a cette femme qui vient de s’arrêter au milieu d’une conversation et qui regarde une flaque à ses pieds. « Le bébé arrive » elle dit. « Quoi ? » Ça coupe, ça crie, ça panique. D’un seul coup les portes battantes s’ouvrent – Bim – sur un brancard qui file à toute allure – Blam. Elle est crispée, toute rouge, suante et elle crie beaucoup. Elle panique. Il y a des gens non identifiés qui lui disent « Poussez ! Allez ! Poussez ! Poussez-poussez-poussez ! » Elle pousse dans sa gorge, comme s’il y avait quelque chose de coincé, et il y a des plans sur l’air super nerveux de l’acteur principal. J’aimerais taper sur les doigts de tout le monde pour qu’on lui laisse un peu d’air quoi ! Je crois que c’est une comédie romantique ou un mauvais téléfilm. Un mec perdu au milieu d’une demi-douzaine de champs stériles lui dit de pousser une dernière fois et ça coupe sur un plan familial.
Je ris un peu jaune.
Je zappe.

Je reconnais tout de suite tout. Les acteurs, les décors. La série s’est arrêtée il y a plus de dix ans, mais je crois que tout le monde la regarde encore. Rachel est en pré-travail, et ça a l’air d’être pas si pire. J’aimerais bien que mes patientes aient de pré-travail aussi peu douloureux. « Je suis dilatée à cinq doigts » dit la patiente d’à côté. « Et vous Ross, vous avez essayé de voir le col de Rachel ? Vous voulez examiner ma femme pour comparer ? » C’est absurde, mais c’est toujours drôle.
Je zappe.

Will Smith dit à une femme à l’arrière d’une voiture de pousser. Encore. Encore. J’ai l’impression d’être poursuivi, ou que le PAF organise une soirée à thème. Il se fait tabasser et une pieuvre se retrouve dans ses bras. Elle le regarde avec un profond œil noir, fait des bruits mignons et ruine son costume avec un jet de matière blanchâtre.
Je coupe le son et le film continue en arrière plan.

Je me souviens de ma formatrice à l’école, le premier jour. On était dans un préfabriqué à essayer de cerner ce qu’on allait faire de nous. « Surtout oubliez tout ce que vous avez vu dans un film ou une série. »
À l’époque, mon repère culturel, c’était les films, les séries et les livres. La maternité et l’accouchement, c’était un îlot inconnu.

La fiction est souvent un vecteur d’apprentissage.

Je zappe.

C’est une rediffusion d’Interventions avec Anthony Delon. Je me souviens qu’une fois je me suis infligé un épisode entier pour pouvoir le commenter sur Twitter. Je regarde, presque hypnotisé. Qui a écrit ça ? En vrai, qui a commis ça ?
Les auteurs ont des responsabilités dans ce qu’ils transmettent. Je me demande comment une telle erreur a pu voir le jour. Il y a des gens qui regardent ça (ou d’ailleurs aussi ça, beaucoup plus) et qui se disent que c’est la réalité de la gynécologie-obstétrique, et que leur accouchement ressemblera à ça.

Ce dernier lien est là pour rattraper le niveau ambiant.

J’ai conscience, d’abord parce que je produis moi-même de la fiction (enfin, parce que j’essaye), que cela est d’abord fait pour divertir. Cependant tout œuvre a un impact et fait entrer des idées et des images dans la tête du public.
Je m’énerve tout seul, et je zappe.

C’est de la pub, un de ces trucs sur les fuites urinaires, ces «petits tracas de la vie d’une femme». Je me dis qu’il lui faudrait peut-être aussi une sage-femme, et pas seulement des serviettes, mais je digresse. La pub disparaît et, alors que j’attaque mon yaourt, j’entends une musique pleine de tension, d’angoisse, Quelqu’un est sans doute en train de charger à cheval. Ou alors c’est une rediffusion de Top Chef, et un oignon se fait tailler en pièce.

Non, c’est une femme en rose qui court vers une table de réanimation. Il y a un plan sur un couple un peu angoissé avec des flashs en gris. « Et là, je ne sais pas ce qui se passe…» dit-elle, face caméra. Et soudain il y a un cri, et une musique orchestrale avec des violons. Ouf, tout va bien. Elle pleure sur son oreiller, le corps flouté au milieu d’une douzaine de draps.
« Mon accouchement, c’était difficile, me dit ma patiente du soir. Rien à voir avec ce qu’on voit dans Baby-Boom. » Je la regarde un moment, à travers ma télé. « C’est normal, dis-je. Baby-boom c’est mis en scène à partir des images qu’ils choisissent. » Tout œuvre a un impact dans la tête du public.

J’éteins ma télé.

Baby-boom est énervante. Avant, que cette série n’existe, j’avais l’impression qu’il se passait quelque chose de positif en France autour de la naissance. J’étais sans doute jeune et très idéaliste.
Elle faisait des dossiers sur les positions d’accouchements et les naissances alternatives, même la presse caniveau se fendaient d’article sur les maisons de naissance ou sur les accouchements à domicile. C’était plein de mauvaise foi, et je rageais.

Mais on en parlait. Ces pratiques étaient présentes dans le paysage collectif autrement que comme des curiosités.

Ce n’est plus le cas. Baby-boom a tué la naissance. Les patientes considèrent cette émission comme une référence, rediffusée sur la TNT avec d’autres poubelles du même genre à l’heure des vieux et des femmes en congé maternité, et trouvent normale d’être attachée sur le dos à une table pendant huit heures. Il n’y a pas de bain, il n’y a plus de position d’accouchement, et même si l’histoire finit toujours bien, la magie a disparu.

 

Zapper ne m’arrange pas, surtout quand les programmes sont contre moi (et même si je compose mon zapping comme cela m’arrange). Pourtant il existe d’autres voix, que ce soit dans la fiction ou dans le documentaire.

Je ne saurais que trop vous renvoyer vers Entre leurs mains, un merveilleux documentaire sur l’accouchement à domicile dont j’avais parlé ici. En fiction, je pense que mon œuvre préférée pour l’instant reste l’excellente série de la BBC Call The Midwife que vous trouverez sur NetFlix ou en DVD et qui sont tirés des romans autobiographique de Jennifer Worth A Midwife.

Tant qu’on y est, je vous recommande cet article un peu velu qui fera un excellent contre-point. Il parle de l’accouchement vu par le cinéma documentaire.

Une réflexion au sujet de « Je zappe »

  1. Agnès

    J’avais déjà un regard critique sur la médecine moderne et le rapport que notre société nous impose à celle-ci (on recourt au médecin pour un rien, on exige des médicaments…), et c’est pendant mon congé maternité que j’ai commencé à lire des blogs de médecins, de sage-femmes et d’infirmières. De lire Martin Winckler aussi. De ce fait, lorsque je regarde Dr. House ou Grey’s Anatomy, c’est en cherchant l’erreur (prescrire un antibiotique quand on a dit que c’est un virus, mettre 3 médecins pour faire le travail d’une infirmière…) et avec beaucoup de recul. Je relève même une erreur dès le début de la série Versailles, lorsque la reine accouche sur le dos et en présence de bien trop de monde.
    Aussi je ne puis que vous remercier de me faire connaître la série « Call the midwife » (il me semble être tombée sur un épisode à la télé, à une heure très tardive, mais je saurais dire sur quelle chaîne).
    Quant à Baby Boom, je n’ai jamais voulu regarder ce programme : avant même d’en lire des critiques -je crois que votre collègue 10lunes en a déjà parlé- je m’attendais à une « usine à bébés » hyper sophistiquée, hyper médicalisée, où une sage-femme pourrait suivre dans une salle informatisée 10 parturientes immobilisées par leur monitoring, sagement allongées sur le dos, et où bien entendu on pourrait voir passer les pires cas de pathologies de la grossesse, donc entretenir au maximum l’idée que « tout peut déraper en quelques secondes », « ça peut se passer très mal »… les commentaires éclairés que j’ai pu en lire ne m’ont pas donné envie de regarder !
    Bonne poursuite dans votre exercice.

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