Je veux être vulgaire

L’image grésille et se fixe. C’est un canapé miteux avec un sourire figé.

« Ça marche ? »
J’apparais dans le cadre. J’ai passé un temps à faire des recherches. Cela fait plus d’une semaine que je tourne en rond dans cet espace pausé, les zygomatiques crispées de Gudule pour seule compagnie.

« Ceci est une bouteille à la mer, et si vous la trouvez ne venez pas me chercher. Évitez mon erreur » dis-je dans un souffle plein de buée.

Je rapproche la caméra, pour me retrouver seul sur le canapé. Mes cheveux ne ressemble plus à rien et ma chemise est à moitié arrachée. Je manque de sommeil et m.

« Étrangement je n’ai pas faim. J’ai été fou de m’embarquer dans ce commando d’intervention virtuelle. Je crois que les molécules se mettent en pause également, la température baisse à vue d’œil. J’ai bien essayé d’enflammer les livres sur les étagères, mais ils sont collés. On dirait que personne ne les a jamais ouvert… En même temps ce ne sont pas des livres d’obstétriques. »

Je dis ça avec un air songeur.

« Je dis ça parce que les connaissances que l’on obtient de la pratique ne suffisent pas. La première chose à avoir et que Gudule n’avait pas, c’est des sources fiables. Elle ou moi on ne peut pas juste prendre une caméra et dire « je suis sage-femme, apprenez ». C’est ce qu’on appelle un argument d’autorité » dis-je en citant Schopenhauer. « Ce n’est pas parce qu’un médecin, une sage-femme ou un expert (auto)proclamé vous dis quelques chose qu’il faut le croire les yeux fermés. Normalement, Gudule ou moi-même avons pour but de vous ouvrir une porte vers ces connaissances. »

Une porte. Est-ce que j’ai cherché une porte ? Je regarde la pièce autour de moi, mais je me rassoie rapidement. Rien. Je hausse les épaules. En même temps je suis lancé, autant continuer.

« Je pense que l’une des difficultés que l’on trouve à ce moment là, c’est le tri. Vulgariser, c’est aussi tronquer à bon escient : on ne peut pas transmettre la totalité de l’information car elle est parfois trop complexe pour le public qui doit la recevoir. Digresser fait que l’on se disperse… Il faut apprendre à trouver un équilibre.

Mais en même temps il ne faut pas avoir peur du jargon médical et scientifique si on l’explique. Le jargon, c’est également une porte d’entrée pour aller chercher des information sur des moteurs comme Google Scholar. L’accès au langage de l’initié et sa compréhension permet d’apprendre de meilleures sources. Il faut oser mettre les pieds dans le plat, mais toujours se souvenir que les mots rugueux peuvent impressionner. »

Je pense aux mots rugueux. Je me demande si ils se promènent quelque part dans cette prison virtuelle.
Je ne serais pas surpris.

« Après il faut comprendre que les gens apprennent de différentes façons : il y a des gens qui sont plutôt logiques, d’autres qui sont visuels ; certains ont besoin de manipuler et d’autres d’entendre. Vulgariser demande d’utiliser des métaphores et des petits tours. Est-ce que vous avez vous ce qu’on fait vsauce ou epenser sur le sujet ? J’ai réussi à apprendre des trucs en math alors que moi et les maths… Enfin bon.

Une bonne métaphore demande un peu de réflexion, d’avoir un peu de recul. Une de mes enseignante sage-femme comparait souvent l’accouchement à une voiture… »

Gudule partait d’un bon sentiment, je le sais.
Toutes les initiatives pour parler de leur corps aux femmes est bonne… Mais le fond n’allait pas. Je ne me souviens pas pourquoi je m’étais énervé au départ.

« L’épisiotomie. »

Alphonse me tape sur l’épaule. 

« Il fait froid…
− Qu’est-ce que tu fais là ?
− Tu sais, dès que la frontière avec la réalité s’atténue, moi… Je crois que ce qui t’énervais, c’était surtout le passage sur l’épisiotomie. Tu viens ? On se rentre, il caille.
− Attends. J’ai un truc à finir. »

Je regarde brosse le givre hors de mes sourcils. Alphonse m’a redonné le courage qui me manquait pour conclure.

« Le passage sur l’épisiotomie[1] m’a énervé parce que ce qu’elle dit est faux, mais également parce que c’est un symptôme de ce que se fait de pire en obstétrique : on tente de maintenir les gens dans l’ignorance. Est-ce que Gudule le fait de façon involontaire ou est-ce qu’elle sait que les ignorants sont dociles ?
Sur le web francophone des initiatives venant de professionnels de santé (comme Winckler), de gens issus de l’associatif (Sexysoucis par exemple) ou d’usagers de soins (comme Cluny Braun, qui semble proche des mouvements d’alter-gynécologie[2]) commence à remettre en question le tabou qu’est parfois encore le corps des femmes et leur sexe.
Une vulgarisation en gynécologie et en obstétrique doit rendre le pouvoir aux femmes sur leur corps. Et surtout ne pas simplifier les choses à outrance ; ça, ça s’appelle les prendre pour des cons. »

Je souffle.

« Viens, on s’arrache, dit Alphonse.
− Ouais. J’ai plus rien à faire ici. Où est-ce qu’on va ?
− Loin.
− Tu crois qu’on croisera des mots rugueux ?
− Je ne sais pas. On peut en chercher au passage. Ça peut être drôle.»

Alphonse ouvre une porte, et je le suis. J’entends Gudule « N’hésitez pas à vous abonner à la chaine pour…»

−−−−

[1] Ce retour sur l’épisiotomie me donne envie de vous partager une synthèse de la Société d’Histoire de la Naissance, une société savante qui rassemble des historiens et des soignants autour de la périnatalité. Pour ceux qui aimeraient pousser dans le détail, ils ont plusieurs réunions par an et un colloque.

[2] Vu que ma citation sur jim.fr risque d’attirer ici des aventuriers, il faut que je développe un peu cette histoire d’alter-gynécologie − sinon je risque d’attirer des médecins en colère.
L’alter-gynécologie n’est pas de la médecine. C’est un domaine qui existe entre l’auto-examen et la performance artistique, et qui incite à poser un regard sur la connaissance du corps des femmes sans l’associer à la pathologie.

6 réflexions au sujet de « Je veux être vulgaire »

    1. Jimmy Taksenhit Auteur de l’article

      Oui. C’est une chose que tous les médecins apprennent à un moment de leur cursus. Les cours en sage-femme sur le sujet sont beaucoup plus long et plus critiques en général.

      Répondre
  1. Cluny Braun

    Olala j’étais passée à côté de cette vidéo et de vos retranscriptions à vous et 10lunes. C’est très crispant mais au-delà de ça c’est vraiment inquiétant.
    N’appartenant pas au corps médical, je m’interroge constamment sur les limites de mes connaissances. J’essaie, avec le journal de ma chatte et les groupes de parole, de partager avec les femmes des informations fiables, actuelles, de leur donner des outils pour mieux négocier avec leur corps comme avec leurs médecins mais la remise en question est très fréquente. D’une part parce qu’il me manque forcément un certains nombres de connaissances et de savoir-faire mais aussi parce que je me sens noyée dans une masse de connaissances dépassées ou qui n’ont jamais été que des croyances et qui sont dispensées par les médecins (ou SF) eux-mêmes. Ça me plonge souvent dans un grand désarroi.

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    1. Jimmy Taksenhit Auteur de l’article

      Ça me fait très plaisir que tu sois passée par ici ! Il est très important que les femmes reprennent la main sur ces connaissances, et je trouve super intéressant que tu commences à travailler sur des ateliers d’auto-gynéco. (J’avoues que la curiosité me pique de savoir ce qui s’y passe, mais ce n’est pas ma place ^^).

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