Chemin de Croix

« Au moins, en sage-femme, t’as pas de souci pour trouver du boulot. On manque tellement de sages-femmes… » – Anonyme

Cette histoire n’est pas celle du système de santé français qui va dans le mur. Ce n’est pas l’histoire d’un pays qui refuse d’améliorer les conditions de naissance. J’aimerais vous raconter ma vie, un peu. Cela faisait longtemps.

C’est mon histoire et celle de mes trois mois ou presque de chômage. Il y a de nos jours des sages-femmes aux chômages, et avec ça j’ai trouvé une deuxième phrase pour faire ouvrir des yeux ronds aux gens que je rencontre.

« Je suis sage-femme »

Yeux ronds. « Mais… On dit pas sage-homme ? » 

« Non (cf f.a.q., réponse 1). »

« C’est sympa ! Et tu bosses où ? »

« Nul part, je suis au chômage depuis x temps. »

Yeux ronds. « Mais pourtant, on manque de sages-femmes non ? Il y en a besoin par les temps qui court ! »

Je ne sais pas trop pourquoi j’ai été au chômage. Sans doute parce que c’était le mauvais endroit et le mauvais moment. Le problème c’est que mon C.V. de jeune diplômé ne me donne que peu de crédibilité par rapport à une consœur qui affiche cinq ans de salle de naissance. Chercher du travail, c’est rester à l’affût de la moindre information, appeler, appeler, écrire des lettres de motivations, rappeler, réécrire et devenir croyant. Un peu. L’aide la plus précieuse, finalement, c’est encore les copines. Il ne faut jamais considérer qu’une sortie avec des copines, qu’un peu de temps sur Twitter, puisse être un moment perdu dans ma journée. Quand on touche le fond, c’est là qu’elle nous sorte l’idée inattendue parce qu’elles ont entendue une collègue parler d’une copine qui a une amie qui a entendue une consœur dire que sa cadre à Maternité-Lambda recrute. Alors on appelle, souvent avant l’annonce, et on se propose. Ça aide.

 

 

Ma journée type commence vers 9h (hum !) avec une douche brûlante. J’aime bien les douches brûlantes, ça permet de se réveiller. Même si je « travaille » depuis mon lit ou depuis mon canapé, il faut bien se réveiller. Et donc, j’appelle des gens. Parfois ça marche, parfois ça ne marche pas. Il faut déjà que la personne à l’autre bout du fil réponde, puis qu’elle me dise « Oui, en effet, j’ai peut-être besoin de quelqu’un. »

C.V, lettre. La lettre de motivation, c’est un peu le nerf de la guerre. Si ta lettre est mauvaise, si elle est remplie de fautes… Vraiment, la lettre, c’est mon meilleur argument pour l’embauche, vu que mon CV, à ce stade ma vie professionnelle, n’est pas flambant. Ca ira mieux dans quelques temps, mais pour ça il faut du travail.

Parfois ma journée est retenue par un entretien. On se fait beau, on se soigne les mains (parce que c’est mon outil de travail et que ça fait bonne impression) et on part à l’aventure en région parisienne. Pour le coup, moi qui ne pensait pas forcement passer le périph’, j’ai vu assez de pays pour faire un article sur l’architecture des maternités.

Ca me fera un truc à écrire pour la prochaine fois, du coup.

Les entretiens, c’est un peu comme une bataille. Invariablement, voir une cadre, lui expliquer qu’on aime la vie, son boulot et que je suis un super sage-femme, que je serai un super élément et qu’il faut me donner du travail. Ensuite elle m’explique la mater où je postule, me fait faire le tour du service (pour mon billet sur les maternités). On se sert la main en se disant « A très bientôt, donc ». Et ensuite j’ai des nouvelles. Parfois non. Parfois je n’ai pas de réponse pendant un mois jusqu’à ce que j’appelle et qu’on me dise « Vous ne correspondez pas au profil que nous recherchons. Bonne chance pour votre recherche. » Cette phrase, je l’ai tellement entendue que j’ai même pensé à prendre rendez-vous chez un chirurgien esthétique, histoire de me faire refaire le profil.

Le pire, dans ce truc là, c’est ma mère. Ma mère est tellement motivée pour me foutre dehors m’aider, qu’elle applique ses méthodes spéciales. Pas les méthodes de recherche d’emploi (elle tape job sage-femme sur google, puis elle me spamme les résultats sans discernement… « Au fait mon chéri, t’as bien un DIU de PMA ? »). Elle applique celles qu’elle a appris quand elle était au KGB et qu’elle faisait du militantisme étudiant. J’ai donc tous les soirs droit à l’interrogatoire réglementaire, minus la baignoire pleine de glaçon. Elle angoisse, c’est tout.

 

Jusqu’au jour où…

J’étais au fond du gouffre, avant un week-end de Pâques chargé. J’avais esquivé ma mère et mes parents en me réfugiant dans mes obligations sociales, dans une vacation opportuniste et dans ma chambre. Eviter le sujet, parce qu’on n’a rien, toujours rien, et que même mon père commence à s’inquiéter, lui aussi. Trois mois, c’est long.

J’ai enduré le week-end comme j’ai pu. Le sujet planait au dessus de la table, comme s’il y avait une personne invisible à table pour remettre sur le dessus de la pile les cartes déjà défaussées. Et puis j’ai eu des messages, quelques uns. J’ai erré sans but. De nouvelles annonces. Un nouveau cycle de recherche.

Jeudi je me suis donc rendu à… Je n’ai pas encore trouvé de nom pour en parler. Il va falloir que je trouve un nom, nan ?

Le RER m’a déposé et j’ai marché jusqu’à la maternité. Elle n’est pas loin, mais elle est perchée un peu haut, donc il faut grimper. Mon corps m’a rappelé à l’occasion qu’arrêter le sport était une idée stupide. Je suis entré par derrière, sans vraiment savoir où aller. Rien de grave, il faut juste trouver le service, l’étage, la porte… La porte pour entrer dans le bâtiment, parfois c’est déjà un défi.

J’ai attendu la cadre pendant qu’elle finissait sa réunion. J’ai sorti le Contact Sage-Femme pour le relire. Si on me voit le lire, ça fait plutôt bonne impression non ? Enfin c’est ce que je me dis. Je le finis (parce qu’il est court, faut dire ce qui est), puis je sors un roman graphique de 300 pages. On peut lire de la bd et être exigeant.

Elle est arrivée, elle m’a souris. Moi aussi d’ailleurs. Cela faisait longtemps qu’on ne s’était pas vu, et quelque part, même si elle ne me prenait pas, ça valait le coup de faire le déplacement juste pour discuter avec elle. Elle m’ a fait entrer dans son bureau en s’excusant du désordre (alors que, soyons honnêtes, tous les bureaux de cadre que j’ai vu, sans exception, sont plus ou moins en désordre), puis on a commencé l’entretien qui a duré une petite dizaine de minute, un peu plus court que d’habitude.

Ensuite elle m’a fait faire le tour de la maternité. J’ai aimé des trucs au premier coup d’œil  parce que c’était une assez vieille maternité avec ses crèches entre les chambres et ses postes de soin tout en longueur. J’ai pensé à l’école, l’ancien bâtiment. Architecture typique des années 70. Puis on est passé dans la salle de garde.

Cadre « Je vous présente OrCrawn, un peut-être futur sage-femme pour l’équipe. »

Les sages-femmes. « Bonjour, OrCrawn. »

Elly10, se retournant « Ah tiens, je me demandais où tu bossais, j’ai lu ton blog mais… »

Moi, à l’intérieur « Oh, tiens, je suis grillé avant même d’arriver. »

 

Donc, pour les collègues qui passent par là, et aussi pour Elly10 : je nierai.

 

Je suis reparti de cette maternité avec une drôle d’impression. J’avais envie de bosser là. Et puis, j’ai reçu un coup de fil le lendemain.

J’arrive. Il va vraiment falloir que je trouve un nom pour ma mater, sinon je ne m’en sortirai pas. 

 

Remerciements

Ma période de chômage est finie, merci ! J’aimerais donc adresser quelques remerciements pour ces trois mois difficiles.

D’abord, merci à Twitter pour son soutien, ses messages, ses idées. Merci mes consœurs. Je n’ai pas la place de faire la liste ici, parce qu’elle serait longue.

Ensuite mon libraire, qui vend des antidépresseurs avec des images, des bulles et des personnages plus ou moins colorés.

Enfin, mon entourage. Ceux qui m’emmenaient boire un verre quand j’étais un peu au fond, ceux qui me parlaient d’autre chose, et ceux qui me donnaient des idées quand je n’en avais plus. J’ai tenu, je tourne cette page et… Je vais à nouveau avoir de quoi écrire. Tant mieux !

4 réflexions au sujet de « Chemin de Croix »

  1. elly10

    Je suis désoléééééeeeeee….
    Comme d’habitude je ne sais pas tenir ma langue. La cadre a du se marrer, j’ai fait la même y’a un an pour elle. Je me suis tapée la tête contre les murs, les étriers et le lave bassin le reste de la journée tellement je m’en voulais.
    Bon si ça peut te rassurer, seuls la moitié des collègues sont sur FB, aucun sur twitter et pas mal ont encore un téléphone à clapet… Donc comment dire, les blogs, connaissent pas.
    Bienvenue sinon!

    Répondre
  2. Jimmy Taksenhit Auteur de l’article

    C’est un Gravatar ! http://fr.gravatar.com Ca t’offre un avatar sur tous les blogs avec juste ton email. Pratique !

    Ce n’est pas grave du tout, ça m’a juste fait marrer sur le moment. Heureux d’apprendre qu’il n’y aura pas grand monde pour me lire dans ma nouvelle mater, et heureux de rejoindre ton équipe !

    Répondre
  3. Ping : Chronique, troisième semaine de 2014 | Carnets d'un Passeur

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