Ballet Masque

Les prénoms ont été modifiés. Ou inventés. 

Au risque de passer pour le rabat-joie de service, je baisse le son. J’ai l’impression que ça éloignera les voisins. Je ne sais plus qui a eu cette idée de soirée pour le retour de ma sœur. Qui a imposé les déguisements ? L’important c’est de se retrouver et de s’amuser, non ?

Je n’ai pas vu autant de gens dans le salon de mes parents depuis l’époque du lycée. Je me faufile depuis le coin où se trouve l’ampli, des vagues de basses plein la cage thoracique. Il y a un côté abrutissant et rassurant à voir ces corps bouger comme une masse lumineuse et bariolée. J’adore ça, je crois. On en reparlera demain matin.

Les gens crient, je me faufile en dansant. Les soirées sages-femmes ont laissés des traces à cette heure de la soirée. Pourquoi est-ce que les gens finissent toujours en soutif  ? J’espère trouver une place dans la cuisine bondée. Les gens fument, les gens parlent, les gens picolent… Cet endroit est toujours un aimant. « On va danser ! Allez ! On bouge ! » Ma sœur tape dans ses mains pour faire de la place. J’aperçois Maxime en train d’ouvrir une bouteille pour Louise, et je me sert au passage. « Ça ira pour le rangement ?
− Oui, ça ira. On va juste y passer notre dimanche. » On sait que Maxime sera là pour aider à ranger demain matin. C’est presque devenu une tradition : il reste dormir et il partage avec nous les pâtes d’après-ménage. Il sait que je sais. Il embarque sa chérie là dedans, c’est tout. Je sors de la cuisine pour échapper à l’odeur du tabac.

Le salon est devenu un billard où des gens dansent mal le rock. Il est minuit passé et l’alcool n’arrange rien. Il y a quelqu’un qui reprend son souffle sur le canapé. Il a un simple domino et un costume de Zorro, une cape élimée et un fleuret en plastique. « Alphonse ? »
Il lève les yeux vers moi. Et il sourit. « Jimmy ! »
Il se lève. « Tu as toujours le même costume aux soirées déguisées, tu n’en as pas marre ?
− Moi au moins je suis déguisé, dit-il.
− Je suis parfaitement déguisé », je dis, plein de mauvaise foi.

Je vais lui chercher un verre.
Tout le monde devrait avoir un ami comme Alphonse.
« Tu n’étais pas en Corée ?
− Il y a deux ans si… Il y a pas un endroit plus tranquille pour s’entendre ? »
Les danseurs commence à se rapprocher dangereusement du canapé et une copine de ma sœur a remonté le volume. Ce n’est pas la playlist convenue. Oui, je suis psychorigide ! Je me faufile en dansant avec Alphonse entre les gens qui se collent. J’ai presque envie d’ouvrir la fenêtre du salon malgré les températures.

« On lève les mains de la souris, et on recule de cette page YouTube ! »
Sophie m’ignore, sa tête de peluche mignonne pend sur le côté et me fixe bizarrement. « Elle est nulle ta playlist !
− C’est aussi celle de… Laisse moi une liste de ce que tu veux et on s’arrange. »
Elle remet sa tête sur les épaules, par dessus ses lunettes. « Et ne baisse pas le volume, hein ? Tu crois que la police sortira pour un tapage nocturne avec ce froid ? »

« Elle est mignonne.
− Elle est en couple. Ferme la porte, tu veux ? »
Alphonse entre dans ce qui me servait de chambre. Ce qui me servait de bureau fait DJ grâce à une manip que m’a montré mon père il y a plus de dix ans maintenant. Mes épaules tombent d’un seul coup. « Ça va ?
− Ouais… Je me demande parfois pourquoi j’organise encore ce genre de truc. » Je m’arrange les desiderata de Sophie.
« C’est trop tard pour annuler, non ? »
Je lui lance un regard noir ; c’est pour la forme, il le sait. Il s’est avachi sur le lit et il pointe les masques aux murs. « Tu n’as pas tout emporté en déménageant ?
− Je n’ai pas la place. »

Alphonse sirote sa bière sur mon lit et marque une pause. « Je connais ce masque là. » Il attrape mon masque de blogueur. « Tu le mets encore ?
− Plus trop depuis que j’ai déménagé. Il est incomplet en fait. Je crois que j’en ai perdu une partie quand je suis allé bosser en province.
− Oh. Tu devrais le remettre de temps à autre.
− Pourquoi faire ? J’ai peu de choses à raconter, et je le faisais mal. »

Alphonse repose le masque, l’air presque déçu. « Tu sais, moi je les aimais bien tes articles. Un peu comme les gens qui croyaient en toi à une époque. Qu’est-ce qui a changé ?
− Je… J’ai eu l’impression de tourner en rond. J’étais en colère contre le système et j’étais frustré par la vie. C’est facile d’écrire comme ça, mais ça n’apporte pas de solution. Je crois… Je crois que j’ai envie de trouver des solutions. »
Je mets le masque. Mon nez rentre dedans, mais mes pommettes saillent. « Tu vois ? Il est trop petit maintenant ! »
On tape trois coups secs contre le carreau. « Jiji, ça va ? »
Ma sœur passe la tête dans la chambre.
« Oui, ça va ! Je complète la playlist !
− Ok ! Y a Marco qui est pas bien dans les toilettes. Tu sais où Papa met les serpillères maintenant ?
− Sous l’évier non ? »

Je referme la porte avec un soupir. Alphonse a un sourire narquois. « Il n’est qu’une heure du matin… Tu veux que… » Tout le monde devrait avoir un ami comme Alphonse. « Et après la Corée ?
− Après je suis allé en Thaïlande pour un programme d’étude sur les papillons et la climatologie.
− C’était avant ou après le Japon ?
− Oh le Japon, c’était encore avant. » Il me regarde, un brin plus sérieux. « Tu changes de sujet.
− Oui.
− Ton masque d’associatif n’est plus au mur ?
− Les morceaux doivent trainer au fond de la chambre.
− Ça ne va pas mieux ?
− Non. »
C’est le moment de la soirée où, l’alcool aidant, les remords de mes autres vies s’invitent à la fête.
« Le Japon, hein ? » Il me dévisage.
Coupable. Oui, je veux passer un moment plus agréable.

« Ils sont nouveaux, ceux-là. » Alphonse pointe mes masques de soignants. Je respire mieux. « Tu sais, ce sont les masques qui se forment au fur et à mesure. Au moins un par hôpital, en fait. Et puis aussi… Tu sais il y a le masque que tu mets quand tu annonces une sale nouvelle…
− C’est lequel ?
− Celui avec des trucs pour bloquer les larmes, avec un sourire doux amer, qui essaye de dire que le temps aidera…
− Il n’a pas l’air marrant à mettre. Celui là fait un peu peur…
− C’est celui que je mettais pour faire avancer les choses… Faire comprendre à une patiente qu’il y avait urgence, faire venir un médecin plus vite…
− Tu le mets beaucoup ?
− De moins en moins maintenant… À côté tu as celui des naissances…
− Il a l’air heureux…
− Il est drogué aux endorphines. J’espère que je le remettrai un de ces jours.
− Faut jamais dire jamais.
− Et puis il y a celui de la sage-femme, celui avec un sourire de façade quand quelqu’un débarque à trois heures du matin alors qu’on coure partout, celui qui sert à appeler le laborantin ou l’anesthésiste… » Je retire mon masque. Le regard d’Alphonse est douloureux à supporter, mais c’est Alphonse. Il m’a vu dans de pires états.

Cela me rappelle la fois où je me suis réveillé sur un canapé inconnu. Il était sept heures du mat’, j’avais mal partout et surtout à la tête. Alphonse était en train de faire du café. Il m’a tendu une tasse d’un mélange bizarre et ça a été. « Secret péruvien », m’avait-il dit.

Cela me rappelle un cours de théâtre au lycée. Il y avait deux filles sur le plateau en improvisation pour nous raconter une simple histoire. Elles ont commencé sous notre quinzaine de regards, et elles se sont effondrées. « Vous avez oublié de mettre vos masques, les filles. » a juste dit le prof.

Je regarde mon masque aux traits sereins, malgré les signes d’inquiétudes aux coins des yeux. J’aime bien ce masque, surtout en soirée. Il m’offre une sorte de légitimité : le mec sage-femme de service. On lui dit des choses qu’on ne dit pas aux autres, on lui pose des questions très personnelles au milieu de la nuit, entre deux bières. C’est un masque qui autorise.

« Je commence à m’habituer à le porter.
− Tu n’avais pas dit que tu arrêtais les masques ? Genre il y a longtemps ?
− Les masques, ce sont les autres qui les créent ; c’est ce que tu acceptes de leurs montrer. Si tu ne portes pas de masque, tu ne supportes pas les regards.
− Tu as grandi.
− J’ai juste compris quelques trucs. »
Alphonse fini sa bière. « On devrait y retourner, je dis, profiter un peu de la soirée, non ? C’est pas souvent qu’on a l’occasion de faire la fête.
− Peut-être. Tu as vu l’heure ? »
Il se lève, remet sa montre sur sa manche. S’étire. « Je pense que je vais me rentrer. »

Je sers la main d’Alphonse. Il met son chapeau et disparais dans la foule sans danser. Il se faufile, tourne au coin d’un couple et sa silhouette se fond dans la masse.

Tout le monde devrait avoir un ami comme Alphonse.

« Tu as laissé Sophie toucher à la playlist ? » Ma chérie se plante devant moi les mains sur les hanches. La boisson rend son air accusateur comique. « J’ai essayé de contrôlé les dégâts, oui. » Elle hausse les épaules et me prend par la main. Nous nous mêlons aux autres danseurs.

3 réflexions au sujet de « Ballet Masque »

  1. A

    « On lui dit des choses qu’on ne dit pas aux autres, on lui pose des questions très personnelles au milieu de la nuit, entre deux bières. C’est un masque qui autorise. »
    C’est ce que j’aime dans ce métier. On n’arrête jamais d’être sage-femme. Une discussion sérieuse sur l’IVG au milieu d’une soirée bruyante, une esthéticienne en pleine séance d’épilation qui confie son inquiétude à ne pas réussir à tomber enceinte, une belle-mère qui raconte le traumatisme de son premier accouchement et la peur qu’elle a eu de ne pas savoir élever cet enfant…
    On nous fait cadeau d’une confiance, d’une intimité que je me sens fière de porter, d’accompagner avec bienveillance et neutralité.

    Ce masque, moi je me l’imaginais comme une espèce de badge, de clef passe-partout qui a l’air d’ouvrir si aisément des portes habituellement closes.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>