Au futur, et aux bons souvenirs

« Tu devrais mieux choisir tes occasions, tu sais ? » Alphonse fini sa pinte et me regarde avec un air réprobateur. Je hausse les épaules.

« C’est la période qui veut ça. Et puis c’est mon anniversaire, je fais bien ce que je veux non ?
− Comme tu veux. Moi, je trouve ça redondant. »
Il caresse le mur couvert d’affiches collées par l’humidité. L’arrière salle est moite, mais le patron est un ami. « Bref, tu sais que je n’aime pas vraiment les bars et la musique forte. Je ferais mieux d’y aller.
− On se fait un truc dans la semaine ?
− T’es fauché.
− J’arriverais bien à te faire des pâtes. »
Alphonse sourit. Il n’a rien à répondre. Il me tourne le dos et s’éloigne, levant la main pour me saluer. Il frôle la rangée d’habitués accoudés au bar et disparaît. Je ferme les yeux et je ne sens plus que la musique. Je suis crevé.

« Je suis la première ? » Ma chérie pose son sac de garde sur la chaise à côté de moi. « Oui. Mais je leur ai dit vingt et une heure, il ne devrait pas tarder.
− Ok. Tu bois quoi ?
− Comme toi. » Elle me grimace. Elle n’aime pas quand je lui dis ça.

« Bon Anniversaire ! Je suis la première ? » Ma demi-sœur hésite sur la chaise à prendre.
« Ma chérie est au bar en train de commander.
− Ah d’accord. Ta sœur est arrivée ?
− Non pas encore. Va te prendre une pinte ! »
Ma demi-sœur n’est pas de la famille, mais un genre d’amie très proche. C’est un truc avec ma sœur, on a tendance à adopter les gens avec une idée élargie de la famille.

« Mon pauvre amour, tu as l’air crevé. Ça va aller la soirée ?
− Je me voyais mal repousser mon anniversaire. » Ma chérie me glisse un baiser dans le cou et pose une pinte pleine de condensation devant moi.
« Jiji t’as l’air crevé ! lance demi-sœur en arrivant avec la sienne. Elle sort sa clope électronique et tire dessus.
− Il sort de garde.
− J’ai dormi toute la journée, je réponds.
− Mais t’es pas en train de faire ton cabinet, tout ça ? »

En fait hier, j’ai reçu un appel en allant aider ma sœur à déménager − où est-elle au fait ?
« Bonjour Jimmy, c’est Mme CadreDePetiteMater. J’ai un souci. » 

« En fait je suis toujours sur des listes de vacataire dans des endroits où je suis passé, et j’ai repris une garde », je réponds à ma demi-sœur.

« Vous faites quelque choses ce soir Jimmy ? Il y a AC et V qui sont en arrêt et je n’ai personne pour la garde… » 

« J’ai fait un calcul rapide dans ma tête en fait », dis-je. « Tu sais ce que je pense des relèves ? Je n’avais pas pris de garde depuis longtemps, je me suis dit que ça me ferait du bien. » Je prends ma bière et fait descendre une longue gorgée glacée le long de ma gorge. J’ai les jambes courbaturées et les yeux qui piquent.
« Et ça a été ?
− C’est comme le vélo ! dit ma moité. T’as réussi à piquer au moins ?
− C’est comme le vélo, je confirme. C’est presque des automatismes maintenant.
− Alors ? Combien de bébé ? demande demi-sœur.
− Cinq. »
Ma chérie s’étrangle. Ma demi-sœur dit : « Oh ça va !
− Seul. »
Une autre gorgée de bière.
Un pote arrive, regarde le silence. « Grosse ambiance ! Vous avez commencé sans moi ? » Les présentations se font, il part vers le bar se chercher quelque chose à boire.
Je voudrais aller me coucher et oublier ma nuit.
« J’espère qu’au moins ça a été.
− J’ai eu de la chance. C’était même assez sympa en fait », je m’entends dire.
« T’as géré, en fait !
− J’ai fait ce que j’ai pu. Dans ces conditions là, on se laisse porter. Il faut juste avoir les bonnes priorité et serrer les fesses en espérant que tout se passe au mieux. Ça me rappelle pourquoi je ne cherche plus de travail à l’hôpital. » Je n’ai pas vraiment envie de parler de boulot.

« Et ton déménagement ? » je demande.
Ma demi-sœur déménage en ce moment pour retrouver sa liberté.

« Tu n’es plus avec ton mec ? » demande ma chérie. Ma demi-sœur me regarde à travers le fond de son verre. « Ça progresse, j’ai trouvé un appartement et j’ai signé la semaine dernière. C’est pas grand-chose, mais c’est chez moi…
− Mais il s’est passé quoi ? Ça n’allait plus ? insiste ma chérie.
− Je vais plomber l’ambiance. » Mais j’ai besoin de penser à autre chose. « Tout le monde n’est pas arrivé, on peut en parler un peu si tu en as besoin. »
Elle regarde la table. Mon pote reviens et tire sa chaise en silence.

« Tu sais, je crois que je me suis installé un peu vite. Au début on voit les avantages surtout : on se sent moins seul, on peut prendre plus grand parce qu’on est deux… Et puis j’étais amoureuse et ça m’allait assez pour ne pas me prendre trop la tête sur les détails. »
Elle boit une gorgée. Laissant les détails planer dans l’arrière salle.
« L’important, c’est que j’y trouvait mon compte malgré le malaise. Tant qu’on en retire du positif…
− En même temps, deux adultes dans un studio, c’est pas évident, dit ma chérie.
− Ouais, mais on n’avait pas les moyens. »
J’ai l’impression que c’est la réponse universelle quand personne n’est satisfait.
− On compense comme on peut. Avec mon ex on avait des horaires assez décalées, donc on pouvait avoir un peu d’espace. C’est ce que je pensais au début.
− Je sors fumer, dit mon pote. » Raclement de chaise, regard un peu inquiet, sourire rassurant.
« Bref, ça a pété il y a quelques jours. Il est rentré tard du boulot, la maison était dans un chaos absolu et il a commencé à s’énerver tout seul. On ne s’était pas vu depuis presque une semaine, on ne s’était que croisés. On a passé une sale nuit à s’engueuler. Ça faisait du bien de vider enfin ce qui n’allait pas. Il est radin, il est conservateur, il ne veut pas évoluer. Je ne sais pas s’il n’aurait pas fini par déraper à un moment. Le matin j’ai fait ma valise et je me suis cassée chez mes parents. J’avais l’impression en marchant dans les rues qu’un camion m’était passée dessus, mais je me sentais étrangement bien. Je suis restée sous la bruine un moment en bas de chez moi à me demander ce que j’allais faire, mais je savais que je ne pouvais pas continuer à le voir. Je l’aime encore un peu, je sais qu’on se reverra. Mais pas comme ça. Pas dans ces conditions là. »

J’ai l’impression qu’elle m’ôte les mots de la bouche, comme si je venais de passer la même nuit qu’elle.

Mon pote reviens. Il pose un shot devant ma demi-sœur.

On reste là à se regarder pendant qu’elle sirote son rhum arrangé.
« Ce qui reste, au final, c’est l’expérience, je dis.
− Et les bons souvenirs », dit ma chérie.
Ma demi-sœur fini son verre d’un trait. « Et maintenant que je ne suis plus fixée sur un seul truc, j’ai beaucoup de possibilités qui s’ouvrent !
− Au futur alors ! Et aux bons souvenirs. »

Nous buvons, et rions. Mon pote dévie la conversation, les autres arrivent. Je ferme les yeux pour graver ce moment.

2 réflexions au sujet de « Au futur, et aux bons souvenirs »

  1. LiloMiska

    J’aime beaucoup ce billet aussi :) Tu ne nous dis pas tout mais on arrive à deviner ton état d’esprit avec… une ambiance.

    Répondre

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