The Forge

Ma première fois a été violente et un poil décevante.
On m’a collé dans une salle carrelée, aux murs faïencés de vert, comme un cobaye, alors que je n’avais pas vraiment idée de ce que j’allais y faire ; avec une infirmière plus ou moins sympa et une patiente qui m’a regardé moi, mon badge et mes cheveux longs avec des yeux ronds. Je me souviens qu’elle était rousse, sympa et qu’elle m’a presque plus pris en charge que moi je ne l’ai fait. Après tout, elle avait déjà fait ça avant. Moi jamais.
Je crois que je ne peux qu’être d’accord avec @KnackieSF quand elle parle du quotidien des étudiants médicaux. Nous sommes sur une enclume et on nous donne forme avec un marteau. Je ne sais pas qui d’entre vous a déjà manqué un clou en le plantant, mais un coup de marteau ça fait mal.

3 ans plus tôt, le même, en plus chevelu

Je crois qu’un étudiant sage-femme doit faire parti des mieux préparé dans ce monde hostile de l’apprentissage médical.
Avant de nous lâcher dans la jungle équatoriale, les instructeurs sont assez cools pour nous donner le paquetage de base. Un couteau, un manuel d’instruction, quelques cours d’hygiènes, beaucoup de cours sur l’hôpital (dont les fameux cours sur la malveillance ou sur les incendies ; on a dit jungle) et quelques éléments de cliniques. Et puis ensuite, c’est un genre de remake d’Apocalypse Now. Les hélicoptères en moins, la musique en plus selon ce que vous écoutez sur votre baladeur.
« Bon alors on va te larguer au milieu de la jungle, hein ! Euh… *parasites* On a pleins d’animaux sauvages, voilà une liste de tes cibles. Je ne sais pas à quoi elles ressemblent mais tu trouveras, hein *parasites*… T’es intelligent, faut un concours pour arriver là où tu es, non ? Bon, ben… Bonne chance ! »
Le premier objectif de cette mission est de localiser le vestiaire. Il m’a fallut presque un an pour comprendre où je devais me changer. Les étudiants sages-femmes de deuxième année n’étant à l’époque pas admis dans le vestiaire normal, fréquenté par les années 3 à 5. J’ai survécu en me changeant ailleurs : vestiaire du bloc opératoire le plus souvent (en mettant mes affaires dans un placard de l’office alimentaire, avec les cafards et les souris), vestiaire infirmier parfois, sauf quand les infirmières décident qu’un mec n’a rien à y faire.

La première fois du reste de ta vie

Une fois changé, une infirmière m’a fait le tour avec beaucoup de gentillesse. « Salut, moi c’est [prénom] alors voilà à quoi ça ressemble une salle. » Elle m’a ensuite débité une série de choses à savoir, à retenir, à repérer. C’est rentré par une oreille et ça s’est mis en couche dans mon esprit avide avec une espèce de syncrétisme idiot : celui qui range les connaissances en mélangeant un peu tout. Il m’a fallut 2 ans pour y remettre de l’ordre.
Ensuite elle m’a embarqué pour m’occuper de ma première patiente en travail. Je me souviens d’elle, posée avec sa péridurale, attendant un deuxième enfant. Elle m’a regardé bizarrement, a ouvert deux yeux dans cette pièce aveugle pour dévisager l’étudiant sage-femme paumé que j’étais. L’infirmière a ignoré notre échange muet pour attraper un plateau et du matériel. « On va lui faire son Clamox, c’est à cause de son strepto B ». A tes souhaits. Je ne sais pas ce qu’est du Clamox(yl) ou un Strepto(coque) B, mais si tu veux ouais.
Et puis elle a tourné les talons, après avoir ajouté un pochon sur un truc avec plein d’autres pochons, et elle m’a laissé seul avec la patiente. Il s’en est suivi un dialogue mémorable.

« Bonjour, je suis [prénom, nom] et je suis étudiant sage-femme. »
« Bonjour », sourire
« Euh… », sourire
« … » silence gêné.

J’ai regardé la salle, son néon blafard, son chariot d’urgence et son lit d’obstétrique archaïque. Le battement lent de son pouls sur le saturomètre menait un jam d’enfer avec le bruit du RCF. Elle grimaça. Je me sentais con. J’ai essayé de lancer la conversation, en essayant de me mettre à sa place. C’est un premier ? Ah non ! C’est un deuxième ! Et le grand frère il a quel âge ? Il sait ce qui va se passer… Ah non, il a deux ans, il ne se rend pas compte. Elle m’a aidé à lui poser les bonnes questions, elle a commencé à parler d’elle et de son enfant. Et elle m’a posé des questions sur moi, sur mes études, sur la façon dont j’étais arrivé là. J’ai répondu en enjolivant un peu les réponses. A l’époque je n’étais même pas vraiment sûr moi-même. Je m’étais embarqué dans une série d’évènements qui s’étaient imbriqués. Maintenant je sais pourquoi je suis resté.

J’ai cédé ma place au père et je suis sorti.

A un moment la sage-femme est arrivée en trombe, a regardé la pendule, puis le couloir. Le genre « j’y vais-j’y vais pas » que j’ai appris à connaître. Elle a croisé mon regard, a regardé vers la salle et a presque crié « Les filles ! Je m’installe ! »
A cette époque j’avais pour les sages-femmes une espèce de crainte respectueuse. Elles me faisaient peur avec leur façon de foncer. Je suis un quasi sage-femme maintenant, la barrière n’est presque plus là que pour la forme.
Ce fut mon premier accouchement, celui qui fait peur, qui vrille, qui fait monter les larmes. Ce n’est pas le sang qui fait peur. D’un coup il apparait la conscience aigue que la femme en rose, petite et menue, est en train de déchainer son énergie pour aider un être humain à faire sortir un autre être humain. Une naissance quoi. D’un coup on devient fondu, presque bisounours. C’est mignon une naissance, c’est beau. L’infirmière m’a regardé avec son air de « Franchement ces étudiants sages-femmes, toujours pareil. »

Ici l’enfer, là le salut

La salle s’est figée pendant 15 secondes. Tout le monde était plus ou moins vidé.
Et d’un coup la sage-femme a dit « Je vais aller m’occuper de votre loulou ! » Elle a saisi l’enfant et est partie en trombe. Bleu, ne crie pas. C’était quoi déjà mes cours ? Apgar à 5 quelque chose ?
L’infirmière a mis la lumière à un endroit que la pudibonderie m’interdit de nommer. « Tiens regarde [cette vulve découpée], il faut qu’on vérifie que ça [saigne pas] ». Le père est sorti. Quand il a ouvert la porte on a entendu clairement un « On intube ! ».  Ma patiente rousse est devenue encore plus pâle.
Coluche : « Les phrases mal placées, rendent plus blanc que blanc ! »
La sage-femme est revenue dix minutes plus tard. Elle a dit à la maman, toujours aussi pâle, que son bébé allait bien, mais qu’il n’avait pas commencé à respirer tout seul et donc qu’elle avait dû l’aider un peu. Elle m’a regardé et m’a demandé « Elle s’est délivré ? ». J’ai cherché les menottes et j’ai répondu « Non, je ne crois pas ». Elle m’a dit « Bravo, c’est ça ! ». Elle a regardé la vulve, le cordon qui pendait avec sa Kocher au bout, puis elle a regardé la pendule. « Bon ben s’il est pas là, on va l’attendre hein. »
Un silence pesant s’est installé. La sage-femme patiente, face au cordon, les bras croisés.
Après 15 minutes elle a dit « Bon, ben il sort pas, je vais aller le chercher, hein ! » J’ai fait semblant de ne pas comprendre. Elle a pris des gants que je pensais jusqu’alors réservés aux vétérinaires. Elle a mis de la Bétadine partout et son avant bras a disparu dans la patiente. Elle a sorti le placenta en petit bout. J’ai senti qu’il y avait les petits bouts de mon petit-déjeuner qui avaient envie de sortir, eux-aussi. J’ai tenu bon, dans l’odeur d’urine, de liquide amniotique, de sang et d’iode.
Je me suis accroché et j’ai tenu le choc de mon premier coup de marteau.
*Klang*

Le Syndrôme de la Couette

Ce matin j’ai ouvert les yeux et j’ai regardé le plafond blanc à la peinture écaillée qui tombe par plaque. J’ai bougé mes jambes courbaturées et mes bras courbaturés. Mon épaule courbaturée (toujours, damn you rock’n’roll) a exécuté un mouvement improbable pour récupérer mon portable et éteindre le réveil. J’aimerais vous faire un schéma, pour la peine, la description textuelle risque d’être à la fois longue, lourde et douloureuse pour nous tous. Je m’abstiendrai donc.

Un bâillement m’a échappé avec une classe naturelle, j’ai expliqué à Kafuka-san, ma bestiole hyperconnectée, qu’elle devait me donner 8 minutes de rab (au moins). J’ai réajusté mes couettes, j’ai soufflé un coup et je me suis rendormi. Le réveil suivant, j’ai dû l’éteindre sans y faire attention. Du coup je me suis réveillé avec une demi-heure de retard et je suis parti en courant.

Ce scénario, c’est ma vie depuis trois jours.

La Couette surnuméraire, malédiction de l’ESF

Il y a une semaine, j’ai fait l’erreur d’ajouter une couette dans mon lit. C’est une couette de mensuration normale, avec des couleurs totalement dépareillées par rapport à ma parure de lit. Elle est chaude et douce. J’ai décidé de faire l’ellipse sur la plupart des choses chaudes et douces qui partagent mes nuits, mais cette couette fera exception. Elle a pour point commun, avec toutes les entités de son type, de vous retenir au lit avec gentillesse sans vraiment se rendre compte des conséquences.

L’Etudiant Sage-Femme passe alors par plusieurs phases qu’on pourrait comparer avec le processus de deuil :
•    Le déni : l’ESF se dit « Non, c’est encore un de ces rêves stupides que je fais à cause du stress : je rêve qu’il est 9h et que je suis en retard alors qu’il est 5h30. Saleté de subconscient ! »
•    La colère : l’ESF s’en prend à ce qu’il peut en fonction de ses pensées du moment, entre « Putain de portable qui fait exprès de pas sonner ! » à « Ce foutu barman qui  m’a offert un verre hier soir, j’aurais pas du boire. » Parfois il s’agit d’une auto-flagellation, mais l’auteur se refuse à ces exercices en public.
•    La tristesse : l’ESF se rend compte qu’il a déjà fait ça en début de semaine et que c’est vraiment mauvais. Il sent un désespoir et une lassitude le gagner et se demande pourquoi les fabricants de téléphone mobile s’acharnent sur lui de cette façon. L’ancien portable était déjà défectueux !
•    Le marchandage : l’ESF se dit que ce n’est peut-être pas si grave, qu’il va louper le premier cours de la journée, mais qu’après tout ce n’est peut-être pas un cours si important, qu’il le récupérera chez une copine et qu’il validera quand même son partiel.
•    L’acceptation : l’ESF conclut avec la couette qu’il n’y a donc pas de problème puisque tous les cours de la matinée sont récupérables chez des copines, qu’il validera ses partiels quand même et qu’il peut donc mettre son réveil à midi pour être sûr de se réveiller pour le déjeuner.
Mon raisonnement me semble correct.

Et si ce n’était la couette…

Mais n’accablons pas une pauvre couette. Elle ne fait que grignoter mon âme et mes forces au fil des nuits. Je souffre d’asthénie (fatigue pour les nons-médicaux), d’anorexie (je n’arrive plus à manger une choucroute garnie, un cassoulet et forêt noire dans le même repas !) et d’amaigrissement (et cela n’a sans doute rien à voir avec le régime post-fêtes). Cette altération de l’état général doit être due à une maladie terrible. Après concertation avec des spécialistes (trois potes qui n’y connaissent pas grand-chose et mon père).
Ils sont formels.

C’est le mois de janvier.

Le mois de janvier, c’est la misère. Il fait moche, froid, les jours sont courts et les fêtes sont passées. Il ne reste qu’une longue gueule de bois et la perspective d’une longue chute jusqu’au mois d’avril avec toutes les sales périodes : le début d’année, mon anniversaire, les différentes dates traumatisantes… un long tunnel sombre jusqu’à fin mars donc. Si on ajoute le rendu de mémoire dans le tas, j’ai juste envie de rester dans mon lit. Je ne deviendrais pas un peu dépressif ?

Heureusement cela ira mieux d’ici quelques temps, quand je reprendrai les gardes en salle de naissance. Ça me changera les idées !
Mais en attendant… je retourne sous ma couette ?