Intelligent Coworking : Chère Odile Buisson,

J’ai hésité. Je vous avoue que j’ai repoussé ce moment à plusieurs reprises. Pour ceux qui prennent l’histoire en route, tout avait commencé par une tribune dans Le Monde. Odile Buisson, gynécologue-obstétricienne, chirurgienne donc, venait alerter le bon peuple. Au passage elle se payait une première fois la profession de sage-femme en expliquant que :

« l’Ordre des sages-femmes s’avance sur un terrain qu’il n’aurait jamais envisagé dix ans plus tôt : faire le travail du médecin ou du gynécologue, sans avoir de compétence équivalente mais à un coût moindre selon la conception managériale du soin actuellement en vogue. »

Je me suis alors demandé si ses parents ne lui avait pas appris à ne surtout pas parler la bouche pleine de corporatisme quand elle était plus petite. Bien entendu, avec une méconnaissance si profonde de la profession de sage-femme elle a eu droit à des réactions diverses. Elle n’a pas compris, Odile Buisson. Pourquoi tant de haine ? Pourquoi les usagères et les « petites mains » se rebellent-elles ?

Je cite la citation. Vu que je suis en aparté, j’en profite pour dire, à mon humble avis, qu’un chirurgien qui parle de sage-femme en disant « petites mains », même avec des guillemets, c’est comme un mec qui utilise « nègre » avec des guillemets : insultant.

Elle a donc décidé de mettre les points sur les i. Je laisserai à mes copines féministes châtier les propos injurieux. Je trouve personnellement très déplacé le « emballement brutaux de leurs vies » et autres « joies de souffrir ».

Préambule

Mme Buisson. Je vous lis depuis un bout de temps, vous savez. J’ai même été relativement impressionné par les récits de vos recherches sur le clitoris et sur la sexualité féminine en général. Vous avez un discours qui semble relativement progressiste et j’aime ça.

Sachez que vous et moi avons trois points communs. Nous sommes tous les deux classés dans les professions médicales (enfin, quand j’aurais mon diplôme dans 3 mois, mais c’est un léger point de détail), nous intervenons en péri-natalité. Nous avons tout les deux à coeur, au fond, le même sujet : la santé des femmes. J’oserais presque vous appeler « consœur » ou « confrère » mais des corporatistes divers m’ont dit que ça ne se faisait pas.

J’ai envie, moi aussi, de vous rappeler quelques faits élémentaires. Au passage, je me garderai de vous insulter, de vous rabaisser, de vous mépriser. Ainsi, en additionnant notre niveau d’étude et notre ton envers la corporation de l’autre, nous serons à peu près au même niveau.

 

Les sages-femmes

J’aimerai commencer par vous rappeler dans la maison de vos maîtres. C’est en effet avec quelques sages-femmes que les choses ont commencé pour nous tous. Sans remonter très loin, j’aimerai vous rappeler votre premier jour de premier semestre d’internat en maternité, quand une sage-femme vous a fait faire votre premier accouchement, en vous enseignant la base. Cette professionnelles aux compétences définies et non pas « limitées » a, en effet, beaucoup contribué à votre pratique actuelle. Des détails, mais le genre de détails qui comptent.

C’est ce que nous sommes : la base. Une excellente base d’ailleurs, si j’en crois les différentes études sur la morbi-mortalité des mères en France d’ailleurs. Ce n’est pas pour rien que l’OMS nous considère comme le meilleur facteur de réduction de la mortalité maternelle et infantile dans le monde. Mais c’est l’OMS. Je ne sais pas si ça concerne la France aussi. Qu’en pensez-vous ?

Nous ne sommes pas de petites mains. Nous sommes des professionnelles de santé très compétentes. Vous mettez en doute notre compétence à diagnostiquer une pathologie ? Nous passons l’essentiel de notre vie à diagnostiquer la pathologie. Toute notre vie, nous resterons en première ligne, de jour comme de nuit. Nous assurons les urgences, les accouchements (85% des accouchements) qu’ils soient eutociques ou légèrement dystociques.  Comme dit mon directeur technique : on reconnait une sage-femme à ce qu’elle connait bien ses manœuvres. Parce que l’accouchement du siège en urgence ou la dystocie des épaules imprévue, elle est pour nous. Les obstétriciens arrivent bien souvent après la bataille et pourtant le taux de mortalité maternelle, vous le vantez plus que vous ne le décriez.

 

Les compétences

Il y a quelques années maintenant (ciel, déjà 4 ans ?) on nous a offert la contraception et le suivi gynécologique en nous consultant à peine. Je m’en souviens, surtout à cause du débat que nous avons eu à ce moment là. Nous avons alors décidé de réagir en prenant le problème à bras le corps : nous nous sommes formés. Déontologiquement, une sage-femme se refuserait à effectuer un suivi gynécologique sans formation préalable. Tout professionnel de santé réagirait comme cela.

Cependant je souhaiterais vous rassurer sur quelques points. La contraception et le dépistage des cancers gynécologique ne nous sont pas des terrains inconnus. En effet, cela fait longtemps que nous faisons cela sur des patientes enceintes. Je pense que toute sage-femme est capable de réaliser un frottis ou d’effectuer une prescription de contraception en utilisant la méthode BERCER de façon appropriée. Si cela vous rassure nous avons tous un Sarfati, au moins abrégé, dans notre bibliothèque.

La gynécologie médicale a bien servi la santé des femmes. Nous sommes formés en gynécologie médicale car nous sommes des spécialiste de la femme et de la femme enceinte en dehors des situations pathologiques. Avant de poser des stérilets, nous nous formons, dépister des cancers, nous le faisons et prescrire une contraception… excusez-moi pour la pique, mais je n’ai jamais été l’interne qui prescrit une pilule à une jeune fille qui sort de sa troisième IVG pour oubli de pilule. Parce qu’une contraception mérite information, réflexion et choix éclairé de la patiente.

Au delà des compétences, ne pensez-vous pas que le suivi des femmes dans leur vie génitale mérite une écoute bienveillante et attentive, que les sages-femmes sont habituées à donner ? Vu que nous nous occupons des entretiens au planning familial, que nos consultations durent souvent plus longtemps (en moyenne 30 minutes à l’hôpital, parfois une bonne heure en libéral), ne sommes nous pas bien formées sur ce plan là ? Je n’avance que des spéculations.

Cependant

Nous sommes d’accord sur un point : il est ridicule de payer les sages-femmes aussi peu et de vouloir faire des économies sur notre dos. Je m’attends donc à votre soutient fervent dans notre lutte de tous les jours pour l’augmentation des salaires, de la clé SF et des actes en général pour l’aligner sur celui des médecins. Même responsabilité, même salaire non ?

Cela ne serait pas juste ?

Car en effet, l’État nous considère parfois comme des professionnels au rabais. D’ailleurs, si on regarde l’évolution des compétences des sages-femmes sur les 50 dernières années, il n’y a pas que l’État. Mais je m’égare un peu.

Oser briser les chaines de la table obstétricale ?

J’avoue que j’attendais à autre chose de votre part à ce niveau là. J’avais l’impression que toute chirurgienne que vous êtes (et avec tout l’ambivalence que je peux avoir à l’égard des chirurgiens) vous étiez une femme ouverte.

Nous avons toutes les compétences pour suivre et diriger un travail, qu’il soit médicalisé ou non.

Le fond du problème, c’est ce que souhaitent les patientes. Les anglaises ont choisi leur système, ne l’oublions pas. Ce système que vous dénoncez est celui basé sur le choix des usagères. Qu’elles souhaitent un accouchement ultra-technicisé et emplit d’acte iatrogène ou totalement naturel à fumer des joints dans une piscine (!), cela les regarde après tout. J’aimerais juste avoir leur avis sur la question, après qu’on ai mis les problématiques à plat.

 

Au passage, il y a un endroit dans vos réflexions, où, si je puis dire, vous vous mordez un peu la queue.

« Cependant, une ode trop bruyante à la nature apparaît périlleuse à celles qui considèrent le ressenti de la contraction utérine comme non nécessaire à l’épanouissement  personnel. Car n’en doutons pas une seconde, après avoir tant vanté l’accouchement pas cher et non médicalisé, on insistera bien pour nous le vendre un jour. »

Ce n’est pas vous qui nous parlez de la rentabilisation par l’acte ? Une péridurale, c’est un acte. Une épisiotomie et sa suture, c’est un acte. Un forceps, c’est un acte. La surveillance avec monitoring continu du travail (qui, on ne le rappellera jamais assez n’est pas dans les recommandations et augmente le taux de Césarienne sans diminuer la mortalité) est un acte.

Ce paquet cadeau « accouchement médicalisé » est rempli d’actes et je vois mal un gestionnaire d’hôpital rechigner et nous vendre un accouchement pas cher et non médicalisé. Car vous savez ce qui est pas cher, mais alors vraiment pas cher ? Un accouchement à domicile.

Pourquoi voulez-vous déplacer une patiente qui n’a aucun problème, la stresser et la mettre en boite dans un « espace physiologique » alors qu’elle pourrait, si elle le souhaite, accoucher tranquillement chez elle entre les mains d’un professionnel compétent ? Quel est ce spectre qui se cache dans votre discours ?

Auriez-vous peur ? Peur que les femmes « sortent de la maison » de leurs tuteurs médicaux et s’affranchissent ? Auriez-vous peur que la maitrise de la fécondité retombe entre les « petites mains » féminines qui apprennent à nouer une relation de confiance avec les femmes ?

Ou est-ce vos lunettes qui nous regardent avec un décalage de plus de deux siècles ?

J’aimerais simplement que vous reteniez ce que sont nos rôles. Nous sommes la première ligne et nous sommes ravis de travailler en bonne intelligence avec vous lorsque la pathologie s’invite. Ou avec un cardiologue, un endocrinologue, un diabetologue, un hépatologue, un pédiatre (réanimateur ou non), un anesthésiste,… Et tout intervenant qui doit intervenir dans la prise en charge de notre patiente. Parce que, plus que tout, c’est votre travail, la pathologie. Pas le notre.

 

Je vous laisse à vos réflexions, je viens d’apprendre en vous lisant qu’il existait du chant maya pour l’accouchement et j’aime être à la mode. Alors je vais me former. J’apprends toujours beaucoup de chose des chirurgiens. Néanmoins je vous suggère de changer de lunettes.

Sans rancune et bien confraternellement (si j’ose dire),

Jimmy Taksenhit

Rage

J’ai été absent un bon mois, sur mon petit nuage de physiologie et les veines remplies d’ocytocine. Je n’ai pas vraiment d’autres excuses. Les gardes c’est crevant, le libéral c’est crevant. Passionnant au reste. Pour cet article, j’ai fantasmé tout un tas de chose. J’ai eu, je vous l’avoue, très envie de pourfendre Odile Buisson parce qu’elle a pondu ça mais j’ai renoncé. Après tout c’est une gynécologue-obstétricienne et je pense qu’elle doit avoir la même vision réductrice sur les sages-femmes que son copain Israël Nisand qui, même féministe, aime à citer des études américaines pro-life dans les rapports qu’il rend au gouvernement.

Parce qu’il est évident que pour rendre un rapport sur la sexualité des jeunes, un gynécologue-obstétricien et des psychologues sont les mieux placés. Surtout quand ils sortent des conneries monstrueuses, ignorant que la stabilité du nombre d’IVG en France est surtout dû au fait que les jeunes filles qui se retrouvent enceintes décident plus souvent d’interrompre leur grossesse. Je ne vous cache pas que je suis très mécontent d’apprendre que les propos de ce féministe invétéré (qui a par ailleurs beaucoup fait pour les recherches sur le clitoris, hein) est repris dans le programme du Front National et sur les sites des lobbys anti-avortement.

Oui, bizarrement, à 18 ans, 90% des filles préfèrent ne pas accoucher d’un enfant pour l’élever ; elles préfèrent faire des études pour trouver du travail et vivre leur vie. Bouh. Je vous renvoie pour cela aux excellents travaux de Nathalie Bajos sur le sujet.

 

On disait quoi déjà ?

Donc, mis à part ce coup de gueule (ça fait longtemps que je ne m’étais pas lâché sur l’IVG et la contraception, tiens) je suis sur un petit nuage de physiologie.

Ah, sage-femme, c’est réellement le plus beau métier du monde quand on a le temps de prendre le temps. Par contraste, les consultations que j’effectue avec mes sages-femmes libérales en niveau 3 me semble presque de l’abattage vétérinaire. 20 minutes. Bonjour madame, entrez, ça va, oh, ah, déshabillez-vous, pesez-vous installez-vous ne bougez-pas je prends une tension, je peux vous examiner le ventre/le col/les seins/le reste, voilà vos ordonnances, voilà vos prescriptions, vous avez des questions, on se voit le mois prochain. Et encore, le « ça va, oh, ah » fait la différence avec les médecins. Parce qu’on essaye de les faire parler un peu.

Par contraste cela devient presque difficile. Parce que mes consultations, en ce moment, c’est de l’accompagnement global. On papote beaucoup en accompagnement global, mais du coup on comprend mieux comment fonctionne les gens, les couples, leur vie. C’est intéressant de savoir comment cela impacte sur une vie, une grossesse, non ? De savoir comment le reçoit le compagnon. On accompagne, on va en visite pré-accouchement. Parce qu’il faut dire que ces sages-femmes font parti de celles qui pratiquent encore des accouchements à domicile.

Si mon professeur de service me lit, je sens qu’il va manger son journal. Lui qui a peur pour nous.

Parce que j’espère bien pouvoir aller sur un accouchement à domicile et participer. Histoire de pouvoir vivre ça au moins une fois.

 

Réflexes idiots

Ce stage m’apporte surtout la compagnie de sages-femmes qui voient vraiment ce qu’est un accouchement physiologique. Du coup elles ont plein de réflexions sur la façon dont est prise en charge une femme F qui vient pour accoucher dans un hôpital.

L’hôpital, ses réflexes et ses bêtises.

Il y a des choses que l’on apprend tout petiot en arrivant à l’école de sage-femme. Par exemple que 1 femme en travail = 1 perfusion. C’est systématique. C’est automatique. C’est même le truc que tout le monde fait, même dans les endroits les plus accompagnant et physiologique. C’est stupide.

Stupide parce qu’une fois mis en équation sur un bout de papier, cela apparait clairement.

« Hey, les gens, j’ai une idée trop cool ! On va augmenter le volume sanguin des femmes de façon artificiel, histoire de diminuer la concentration d’ocytocine et d’endorphine ! Elle aura beaucoup plus de mal à gérer ses contractions et en plus on va ralentir les choses, qu’elle puisse en profiter un maximum ! » 

Je l’ai fait plus souvent qu’à mon habitude. C’est pas ma faute. C’est qu’en arrivant dans un service on m’a expliqué que les anesthésistes voulaient qu’on leur fasse passer 1 litre d’emblée « au cas où ». Ou alors c’est les infirmières qui le pose en mettant débit important. Personne ne vient nous expliquer que c’est un problème. Personne ne vient nous expliquer les conséquences. Cela semble même terriblement anodin.

 

Cacophonie en intérieur

Ce mois dernier j’ai eu du mal à écrire parce que j’avais du mal à mettre des mots sur mon trouble intérieur. J’ai repensé ma profession en profondeur. Il faut dire que j’ai été quelque peu malmené. Les protocoles ? Aux orties. Il fallait faire dans le sur-mesure à tout les coups et éviter le systématique, repenser toutes les indications de mes actes et de mes paroles.

L’aseptie verbale devient une obsession.

Car, pour la première fois de ma vie, j’ai vu des femmes qui avaient accouché plusieurs mois auparavant. Elles gardaient des souvenirs de leur accouchement, précieusement. Parfois une phrase qui peut tout ruiner. Une attitude, un mot, un ton. Tout ce qu’on dit, tout ce qu’on fait est imprimé, déformé, amplifié. La raison n’a plus totalement court. C’est la même chose pour les échographies.

J’ai rencontré les conséquences terribles des mots d’une sages-femmes qui avec quelques mots ont sapé la confiance d’une jeune mère. Une fois que le mal est fait, il faut recoller les morceaux et ce n’est pas toujours évident.

 

J’ai replongé dans mes cours et dans mon monde intérieur pour essayer de mieux comprendre. D’un seul coup, avec un nouveau visage, j’ai vu le monde.

Je crois que je suis un sage-femme.