Se noyer dans la mer de nuage

Cinq.

C’est actuellement le nombre d’articles inachevés dans mes brouillons.

Ce n’est pas que je n’ai rien à écrire, comme ça, en vrac. Mes doigts sont même fébriles, ils grouillent comme un tas de saucisses cocktails sur mon clavier, écrasant des touches au hasard des rencontres. Mon cerveau a toujours eu du mal à penser à des mots comme ça. Ma pensée va souvent trop vite, comme quand je parle, les mots se bousculent sur mes lèvres et se renversent à force de crocs-en-jambe.

Pourtant il s’est passé des choses ces derniers temps.

Tiens, la remise des diplômes et le tournage de la vidéo de fin d’année. Cette vidéo qui a fait beaucoup parlé de moi, qui m’a donné plus ou moins de gloire, qui m’a donné plus ou moins d’idée. Pourtant cela m’a semblé facile : se poser, cadrer, parler… je suis à l’aise avec une caméra, je pense que c’est mon expérience de la photographie qui fait ça. Ca aide. Et pendant ce temps là, avec humour et (parfois) hargne, les filles de ma classe déversaient 4 ans de frustration, de petits maux, de petites maltraitances si ordinaires que je n’y fais même plus attention.

L’hôpital maltraite les sages-femmes, les sages-femmes essayent de ne pas maltraiter les étudiants et tout le monde essaye de ne pas trop maltraiter les patientes. En attendant la position est toujours délicate. Je n’ai pas la moindre idée, si je prends une garde demain, de la façon dont je dois me comporter avec un/une étudiante. Je suis sage-femme, c’est une future consoeur, mais ce n’est pas… mais si en fait. Je n’arrive pas à avoir les idées claires là dessus, c’est beaucoup trop récent pour moi.

 

Quand on parle d’étudiant, j’ai fait mon dernier congrès associatif le week-end dernier. Au départ j’avais prévu un énorme article « Anesf » presque placardé en 4 par 3 sur les murs de mon blog avec mon ressenti, la frustration de l’année passée et mes angoisses pour l’année à venir. Je m’en lave presque les mains, maintenant que je suis pro. J’ai eu droit à mon quota de larme, à mon quota de souvenirs. Je me suis posé avec des gens, j’ai bu un verre et j’ai fait mon vieux con avec d’autres vieux, à ressasser ces souvenirs immortels de Bourg en Bresse, de Nîmes, de Nantes, Marseille, Paris, Bordeaux ou Dijon. Je me suis posé des questions sur la génération qui me suit, celle des L2. Je me suis tapé la tête contre les murs de l’amphi devant certains points de vu, devant certains manque de recul… Mais c’est derrière moi. C’est fini, je veux dire. Je ne remettrai plus les pieds à l’Anesf, sauf en guest pour faire une conférence si d’aventure cela pique le bureau un jour.

Je n’arrête pas l’associatif pour autant. J’arrête juste un moment. Faire autre chose, vivre, assumer mon identité. Ce week-end quand je parlais avec les gens, je disais « Bonjour, je suis X, étud… euh sage-femme à Paris ». Et ça fait bizarre de mettre ces mots là dans sa bouche.

 

C’est marrant comme la remise des diplômes a été un instant troublant. Mes copines sont sages-femmes. J’ai fait la photo de classe avec elle. Alors bien sûr je n’ai pas encore de diplôme en bonne et due forme, ça attendra le mois de septembre. Pour l’instant il y a un flou, pendant que j’achève mon mémoire, je ne suis plus un étudiant sage-femme. Mais je ne suis pas un sage-femme.

Je ne sais pas ce que je suis. Je me sens en train de mettre les mains sur le sommet de la montagne après avoir esquivé des dangers immenses. Mais j’ai du mal avec le vent d’est qui me siffle aux oreilles un brouillard de glace et la mer de nuage me rend claustrophobe. Je suis sûr qu’au dessus c’est magnifique.

La der des ders

Je ne me sens pas vraiment différent d’il y a 5 jours. Peut-être un peu soulagé d’avoir fini mes stages et d’avoir un peu de temps pour souffler. Vendredi, c’était ma dernière garde d’étudiant. Pour la dernière fois, devoir faire valider mes consultations d’urgences, devoir faire signer mes ordonnances… C’est fini.

 

Les urgences, c’est comme une boite de chocolat

Arrivé sur une garde remplie d’accouchée. Il ne reste pas grand chose en salle, mais ça bouge côté urgence. Dans ma tête, je me dis, « Dude, aujourd’hui, cette garde sera urgence ou ne sera pas ».Le but, c’était de montrer que j’étais autonome à 100%, que j’étais prêt à être sage-femme.

Et urgence ce fut. Une espèce de boite de pandore avec un joli nœuds rose.  Ah, la vache. Quand tu entres dans le box d’urgence et que tu vois la patiente, là, qui sourit et qui t’annonce d’un air doux qu’elle a perdu un peu de sang noir et que tu te prends la tête sur le dossier parce qu’il n’y a rien qui puisse vraiment expliquer ces saignements. Sauf peut-être son col qui se modifie à bas bruit. Ou alors elle te dit qu’elle vient pour une crise d’asthme et cinq heures plus tard l’interne la fait partir pour un angioscan avec une suspicion d’embolie pulmonaire. Les urgences, mode hardcore, avec de vraies morceaux de membranes dedans.

 

Bon, on n’est qu’à mi-garde, ça ne peut pas être pire, n’est-ce pas ?

La situation se tasse. On dirait que l’une de mes patientes a appelé toutes les femmes enceintes de la région pour leur dire »Les filles, ne venez pas, il y a un étudiant sage-femme avec un sale karma aux urgences ! » A ce moment là, je tweet un innocent »C’est calme, ça se tasse ».

On peut manger, on parler… c’est la moitié de la garde, le tableau est aux trois quarts vides et je suis à jour dans mes papiers. J’ai une primipare sympathique avance tranquillement, je rigole bien avec le couple. A côté j’ai une primipare à 2 cm que je m’efforce de faire tenir un petit peu, pour qu’elle puisse avancer. Je jongle entre les deux quand une des sages-femmes doit rentrer pour un trouble de santé.

Bon. Je suis 100% autonome à présent. Avec des sages-femmes qui me supervisent, des internes et chefs autour de moi qui m’aident. La cadre arrive pour faire un peu de paperasse et donner un coup de main, mais j’ai les mains totalement libre. C’est flippant, c’est grisant.

Et c’est là que le bordel a commencé. Des patientes comme s’il en pleuvait, des transferts, des urgences, des montagnes de papiers.

J’ai fini ma garde sur une réanimation. Pas la pire que j’ai vu de ma vie, mais tout de même. Quand le chronomètre défile, que tu ventiles un petiot et qu’il ne crie pas, qu’il ne récupère pas. Cela ne dure que 3 minutes, mais dans ces cas là, 3 minutes, c’est vraiment long.

 

« Alors, tu disais pourtant que c’était calme » me dit @SFChloe en arrivant. Ben oui, c’était calme.

J’ai fait signer ma dernière garde, avec les compliments de mes collègues. Dans quelques semaines, ce seront des consœurs. Et puis, avec ce petit pincement que j’ai en quittant chaque bon stage, je suis parti.

Quand je prendrai ma prochaine garde, je ne serai plus l’étudiant.