La pince à épiler

Installée, les fesses au bord du lit, elle est un peu tendu.

Je l’aide à respirer calmement, je la rassure. Je vérifie au moins qu’elle est bien installée.

Avec une pince à épiler et un scalpel, je retire ses fils. Je la préviens à chaque geste. Cela tire sur le moment, puis ça soulage. On rigole entre-deux.

Je suis en terrain miné. Il s’est passé beaucoup de choses sur ce sexe, ces derniers jours.

 

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Quand j’ai commencé les visites à domicile, je ne pensais pas qu’à part les gants, les scalpels seraient un de mes principaux achats.

La pince à épiler, c’est celle de la patiente. Je la nettoie un bon coup avec de l’antiseptique, et je me rappelle ce que me disaient les vieilles sages-femmes pendant les sutures : « garde bien des chefs longs, c’est important si on doit retirer les fils ».

J’ai l’impression que les fils résorbables ont rendus les nœuds plus serrés et les chefs plus courts. « Ils tomberont dans huit à dix jours, madame. » Mais huit à dix jours, surtout juste après un accouchement, c’est long. Vraiment long.

Alors quand je vois une cicatrice trop tendue, je fais sauter les fils ; mes patientes gagnent quelques jours de confort et les allaitements se passent mieux.

Ma grand-mère – 23

Tout à l’heure on va chercher ma grand-mère au train. Elle vient pour Noël.

C’est mon dernier grand-parent et c’est un pan important de ma vie, de ma mémoire familiale. Elle m’a appris une foule de chose en cuisine, raconté des histoires ; c’est quelqu’un qui aime la botanique et la mythologie, qui raconte encore la généalogie des empereurs et parle d’histoire romaine.

Les histoires de famille, chez moi, c’est un peu compliqué. C’est une chance de l’avoir.

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« Je vais devenir sage-femme, grand-mère.
− …
− Grand-mère ?
− Excuse-moi. C’est bien. Et donc du coup, la médecine ? »
C’est la discussion que j’ai en l’appelant le soir de mon concours de P1.

Elle m’en a reparlé l’été dernier.
Nous étions assis sur un banc en pierre, sur le parvis de la cathédrale de Tours. C’était le mariage de mon cousin et les convives se dispersaient pour aller à la fête. Nous attendions mon oncle.
« Tu vois en face, la clinique ? C’est la que ton père et ton oncle sont nés. Et ta tante. »

Elle m’en avait déjà parlé.

C’était en 60, au terme d’une grossesse un peu plus difficile naquit ma tante. Avec mes mots médicaux sur son récit, je sais qu’il s’agissait d’une allo-immunisation rhésus. Mon oncle en avait réchappé de peu, mais ma tante… Ma tante était née avec une grosse langue, avec une nuque épaisse et avec des yeux un peu écartés.
La clinique était peut-être tenue par des bonnes-sœurs, mais les médecins ne s’étaient pas battus et l’avaient laissé partir. Elle avait reçu ce coup en pleine tête cinq jours après l’accouchement. « Votre enfant n’a pas survécu à l’accouchement, Mme Taksenhit. »

 

« Quand tu m’as dis que tu devenais sage-femme, j’ai pensé à elle. C’était des saletés. Elles m’ont mise des claques, pour ton père. Je criais et elle me disais que j’avais écarté les cuisses, que c’était ma faute. Une bande de vieilles connes frustrées… Je sais que c’était l’époque. »

Un silence est passé. Un instant de soleil sur ces souvenirs douloureux.

« Quand tu m’as dit que tu devenais sage-femme, j’ai pensé à elles. Et après je me suis dis que les choses avaient changé en soixante ans. Je sais que toi, tu es un sage-femme gentil. »