Une belle histoire – 13

J’ai eu une patiente seule cette année.

Je la voyais dans son minuscule logement du 18ème arrondissement, un de ces endroits où l’habitat est inégal et où les boutiques pour blancs aisés remplacent peu à peu les magasins d’import, les tailleurs de wax et les coiffeurs.

J’étais là pour sa tension artérielle, mais surtout pour sa fille.

Photo by Jonatán Becerra on Unsplash

 

Plus précisément, pour sa fille qui était encore hospitalisée. Je venais la voir trois fois par semaine pour l’écouter me parler d’elle.

Ça a commencé par ses peurs : elle était petite, et fragile. Elle avait fait une infection et à cet âge là il n’y a pas vraiment de petite infection. Elle m’avait raconté le jeu des transferts d’une réanimation à une autre, et la peur qui allait avec. À chaque fois elle était à l’arrière de l’ambulance avec sa fille dans la couveuse.

J’ai lu avec elle des comptes-rendus en jargon, cette langue si délicate que nous parlons entre sachant. Je traduisais. C’était rassurant, alors je rassurais.
« Pourquoi est-ce qu’elle ne sort toujours pas, ma fille ?
− Il lui faut du temps. Les infections c’est difficile à cet âge.
− L’infection, puis la jaunisse. Et ensuite quoi ?
− Ensuite il faut qu’elle grossisse. Elle est peut-être trop petite, non ? »
Elle le savait déjà. Elle me parlait de cette main minuscule qui se refermait sur son doigt tous les jours.

Elle m’a parlé de sa fille à chaque fois et de ce qu’elle ferait avec elle. Elle m’a parlé de son premier fils et de son logement précaire, de ses démarches.
Je buvais mon verre d’eau, je mangeais mon gâteau, et sa tension diminuait.

Et vint notre dernière visite. Nous avons discuté une dernière fois, de sa fille qui sortait le lendemain et de sa confiance de mère. Elle avait préparé tout ce qu’elle pouvait dans ses 15 mètres carrés.

 

En repassant dans ce quartier, deux mois plus tard, je l’ai recroisée.

Elle m’a tout de suite fait de grands signes depuis le trottoir d’en face. Dans la poussette il y avait un bébé aux joues arrondies qui dormait profondément.
J’avais entendu tant d’histoires sur elle.

Un sandwich – 6

C’est la fin de la journée en suite de couche et elle a été plutôt chargée. Elle descend en salle de naissance, une fois la fureur du jour retombée.

Elle attends la relève de nuit.

La salle presque pleine la repousse. Elle code un dossier pour une copine, papote avec une infirmière, et elle décide de se prendre un soda pour la fin de journée.

Photo by Sofiya Levchenko on Unsplash

Ce qui l’alerte, c’est un enfant qui sort des consultations, à 19h. C’est un couloir de salle d’attente à l’écart du hall qui n’est plus illuminé que par des lumières sales. Au milieu des bancs il y a un homme et deux enfants, une valise. Une femme sort des toilettes, la voit et lui fais un sourire inquiet. Ils partiront avant 6h disent-ils. Ce n’est pas la première fois qu’ils sont là.

Je ne sais pas à quel moment tu bascules exactement.

Il fait froid dehors, déjà, et un couloir d’hôpital vide est plus accueillant qu’un coin de rue. Surtout pour des enfants. Tu regardes le père, qui partage une bouteille d’eau entre le garçon et la fille. Leurs yeux sont mouillés et un peu vides.

Dans l’ascenseur, tu penses à eux et ça te retourne le bide. Comme les sandwiches triangles que tu as comme collation et que personne ne mange.

Tu demandes à tes collègues si quelqu’un les mangera, mais tes collègues apportent souvent leurs plats. En partant, tu redescends les sandwiches. C’est peu, mais c’est quand même de la nourriture.