Libérée – 15

Quand elle a pris la relève de sa collègue de jour, la salle de naissance était calme. Après ses dernières gardes vraiment mouvementées elle a regardé l’écran des monitorings avec satisfaction.

Ses collègues ont partagé les patientes au fil des transmissions et sa jeune collègue lui a confié la sienne.

« C’est un premier enfant, elle est à 4 cm. Je l’ai branché tout à l’heure, mais je l’ai pas réexaminée. Elle ne veut pas de péridurale pour l’instant. »

Au récit qu’elle m’en a fait, j’imagine sa tête, celle qu’elle fait quand une pointe d’énervement remonte dernière une façade parfaite.

« Bonjour, je suis la sage-femme de nuit », a-t-elle dit en entrant dans la chambre, « est-ce que vous avez un projet pour l’accouchement ? »

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C’était un jeune couple qui attendait un premier enfant. Lui la soutenait, elle se sentait emprisonnée. Elle voulait voir si elle pouvait accoucher naturellement.

Alors elle l’a débranchée et l’a amenée en salle nature. Elle lui a donné un ballon et l’a mise dans la baignoire. Le monitoring est devenu intermittent, un fond de jazz doux a envahit la pièce.

Dans la pénombre elles se sont installée sur le grand lit et elle a poussé doucement, à son rythme. Le temps est devenu interminable, elle cherchait les yeux de son amoureux à chaque difficulté et la voix sa sage-femme la calmait, la rassurait. Son fils est né comme ça, dans un calme total, et elle les a laissé un moment pour faire connaissance.

 

Elle a raconté cela à sa collègue par message le lendemain, dans l’espoir de lui transmettre cette idée de la naissance.

Le Village – 14

« Une sage-femme, ça manquait par ici. Je viens voir comment vous êtes. »

C’est franc et honnête.  Elle a un commerce dans le quartier et elle connait beaucoup de monde.

C’était il y a deux ans.

Ça a commencé petit à petit avec des gens du coin. Le nom de cette première patiente revenait de temps en temps. J’ai fait des visites à domicile, j’ai reçu des gens pour les grossesses et les rééducations du périnée. Maintenant certaines viennent me voir « pour ne pas déranger leur gynécologue », et le gynécologue en question préfère de toute façon l’obstétrique.

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Le plus difficile a été de passer ma phobie téléphonique et de faire connaissance avec les médecins, les kinés, les ostéopathes et, bien sûr, les autres sages-femmes.
Ils ont été accueillants et sympa, même si nos échanges sont rares. De temps en temps on se ré-adresse des patientes parce que l’agenda est plein.

Je sais qui fait les consultations de pédiatrie et qui est nul en allaitement. Je sais qu’unetelle fait de l’osteo-gyneco, que l’autre a cet appareil très cher mais diablement efficace.

 

Il y a quelque chose de très nouveau pour moi, de très  bizarre. Les gens me reconnaissent dans la rue, peu à peu des familles m’ont accueilli. C’est encore léger et assez diffus, mais je me sens mis à une place. Je suis une des sages-femmes du quartier.

Je discute avec la boulangère et je croise des gens à la supérette, certains coiffeurs me recommandent.
Une amie a appris mon installation par son esthéticienne ; Paris est parfois juste un village.

De temps en temps je sors dans la rue et je croise des parents qui vont au parc. Un des premiers nouveaux-nés que j’ai vu a 1 an et demi et court partout.

C’est fou comme ils grandissent vite.