Ma grand-mère – 23

Tout à l’heure on va chercher ma grand-mère au train. Elle vient pour Noël.

C’est mon dernier grand-parent et c’est un pan important de ma vie, de ma mémoire familiale. Elle m’a appris une foule de chose en cuisine, raconté des histoires ; c’est quelqu’un qui aime la botanique et la mythologie, qui raconte encore la généalogie des empereurs et parle d’histoire romaine.

Les histoires de famille, chez moi, c’est un peu compliqué. C’est une chance de l’avoir.

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« Je vais devenir sage-femme, grand-mère.
− …
− Grand-mère ?
− Excuse-moi. C’est bien. Et donc du coup, la médecine ? »
C’est la discussion que j’ai en l’appelant le soir de mon concours de P1.

Elle m’en a reparlé l’été dernier.
Nous étions assis sur un banc en pierre, sur le parvis de la cathédrale de Tours. C’était le mariage de mon cousin et les convives se dispersaient pour aller à la fête. Nous attendions mon oncle.
« Tu vois en face, la clinique ? C’est la que ton père et ton oncle sont nés. Et ta tante. »

Elle m’en avait déjà parlé.

C’était en 60, au terme d’une grossesse un peu plus difficile naquit ma tante. Avec mes mots médicaux sur son récit, je sais qu’il s’agissait d’une allo-immunisation rhésus. Mon oncle en avait réchappé de peu, mais ma tante… Ma tante était née avec une grosse langue, avec une nuque épaisse et avec des yeux un peu écartés.
La clinique était peut-être tenue par des bonnes-sœurs, mais les médecins ne s’étaient pas battus et l’avaient laissé partir. Elle avait reçu ce coup en pleine tête cinq jours après l’accouchement. « Votre enfant n’a pas survécu à l’accouchement, Mme Taksenhit. »

 

« Quand tu m’as dis que tu devenais sage-femme, j’ai pensé à elle. C’était des saletés. Elles m’ont mise des claques, pour ton père. Je criais et elle me disais que j’avais écarté les cuisses, que c’était ma faute. Une bande de vieilles connes frustrées… Je sais que c’était l’époque. »

Un silence est passé. Un instant de soleil sur ces souvenirs douloureux.

« Quand tu m’as dit que tu devenais sage-femme, j’ai pensé à elles. Et après je me suis dis que les choses avaient changé en soixante ans. Je sais que toi, tu es un sage-femme gentil. »

Une petite maternité – 22

C’était le bizutage du dernier arrivé, la garde du 24 décembre m’échut.

J’avais réussi à éviter le nuit-nuit qui aurait gâché la fête. Il y avait la sage-femme de garde (moi), mon aide-soignante sympa avec qui j’avais préparé ce réveillon pendant deux semaines, et la puéricultrice que nous avions recruté à la dernière minute.J’ai une relation complexe avec Noël, mais pour moi c’est une fête de famille avant tout.

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J’avais amené un excellent foie gras, les filles avaient prévu une bûche maison, un peu de truite et du mousseux à la pêche. Cela permis d’encadrer la traditionnelle pintade aux marrons hospitalière.

L’IADE vint nous faire un coucou, mais le traître dînait avec l’équipe des urgences.

J’ai rarement vécu un moment aussi personnel au travail, et je crois que cela ne m’arrivera plus. Ces femmes n’ont été mon équipe que quelques mois, finalement. C’était un moment de partage simple, comme une famille élargie avec qui le quotidien n’était jamais banal. La maternité était petite, l’équipe était très réduite, et on apprend très vite à connaître les gens, vu le temps que l’on passe avec eux.

La maternité est un peu une sorte de famille élargie.

 

Puis, passé une heure du matin, la sonnette des urgences nous a sorti de notre digestion.

Elles s’étaient retenues pendant le réveillon et nous dûmes écourter le notre. C’est bien pour ça qu’il y avait une sage-femme de garde.