Après la bataille

« Est-ce que vous avez déjà été victime de violences, ou avez-vous déjà assisté à quelque chose de traumatisant ? »

Je laisse cette phrase s’installer. Il y a des femmes qui répondent tout de suite un « non » franc, celles qui hésitent un instant, qui retournent la question et qui réponde ensuite.

« Vous avez le droit de me mentir ou de me dire que vous ne voulez pas répondre. » Je suis presque sûr que l’on va me mentir.

Je sais que je soulève souvent un voile posé sur une blessure plus ou moins vieille, plus ou moins profonde, quelque part au fond de la mémoire.
C’est pour ça que j’ai une boite de mouchoir sur mon bureau.
Je suis désolé.
Je préfère savoir.

The Simple Truth by Christin Hume on Unsplash

 

La première fois que j’ai mentionné cette question et ses conséquences à table, j’ai eu l’impression de dire quelque chose de bizarre. Toutes mes collègues m’ont regardé. Une d’entre elle m’a dit « Et après ? À quoi ça sert si tu ne peux pas aider les gens ? »
J’ai trouvé ça profondément injuste.

À quoi ça sert ?

 

C’était cette année, et je faisais une visite post-natale/pré-rééducation du périnée avec une patiente que j’avais suivi à domicile. C’était une patiente complexe, avec un rapport au corps, à son sexe, difficile.

J’avais déjà remarquer que l’examen de son épisiotomie était ardue. Mais après un premier accouchement, après une blessure, et avec des douleurs chroniques, est-ce que c’est si anormal que regarder une épisiotomie soit difficile ? À mon avis, non. Cela demande du tact et de la patience.

Elle avait besoin d’un frottis, elle m’a parlé d’un DIU donc j’ai fait un examen gynécologique. On est allé doucement, c’est pour ça que je prévois toujours large pour mes visites post-natales.
Pas que pour ça, mais ça joue.

J’ai fini mon examen, je lui ai demandé si cela lui allait, je lui ai proposé de quoi essuyer le lubrifiant et je l’ai laissé se rhabiller derrière le paravent. « J’avais vraiment peur, » a-t-elle dit, « mais ça a été. Ça me rappelle toujours ma première consultation. »
Elle m’a raconté ses quinze ans et son besoin de pilule, son corps nu sur la table froide, le viol par une gynécologue avec un spéculum en métal. Elle avait des questions sur son corps, elle avait vu un film choquant pour elle.
Elle avait décidé de ne plus jamais revoir de gynécologue.
Puis il y avait eu la grossesse.

Devinez ce qu’elle m’avait répondu quand j’avais posé ma question sur les violences.

 

Ma formulation actuelle vient de Jaddo. Les « événements traumatisant » m’ont déjà ramené des récits de viols, vus par des femmes tétanisées par la peur, des histoires de violences familiales qui ressortent en racontant l’accident de la route mortel du frère. À Paris, depuis novembre 2015…

À quoi ça sert ?

« Je crois que je n’étais pas prête à mon premier rapport. Lui il avait très envie, mais moi… »

« Mon conjoint a du caractère, mais je l’ai quitté quand j’ai appris ce qu’il avait fait à son ex-femme.»

« À part les trucs habituels… »
Si quelqu’un vous parle des « trucs habituels », à quoi est-ce que vous pensez ?

 

« Et comment s’est passé votre accouchement ? »
Étrangement, cette question est admise, elle.
Je veux dire, on est en obstétrique, non ? On est là aussi pour parler d’accouchement.

C’est la question pour laquelle mes visites post-natales sont longues. Si l’examen ne sert à rien, je n’examine pas, mais il faut du temps pour les histoires.

« Ça a été horrible. Ils… » Je n’ai pas envie de vous écrire un récit générique de patiente, parce que je n’ai pas envie de trahir leurs propos. C’est leur parole qui importe. Vu les débats de l’été, si vous cherchez des témoignages, vous en trouverez.

Devinez ce qu’elles répondent à ma question sur les violences.

 

Je crois que ce qui me choque le plus ce ne sont plus les récits.

Ils me choquent. Ne croyez pas le contraire. L’activité libéral, dans ses pires moments, c’est aussi se confronter au travail des autres professionnels.

Ce qui me choque toujours, c’est que la plupart des patientes ne le considèrent même pas comme une violence. Elles y vont en serrant les dents. « Il faut y passer. » « La sage-femme en consultation a dit que c’était comme ça ici. » « Il ne s’agit que de quelques personnes isolées. » « L’accouchement ça peut être violent. » « Je n’ai pas eu de chance. » « En même temps, c’était ce service là. Il parait que c’est normal. »
La rhétorique est huilée. Il y a des femmes pour qui cela se passera mal. Peut-être plus si elles sont en surpoids, si elles sont racisées, si elles ne veulent pas faire « comme tout le monde », si elles sont pauvres… « En même temps, c’est pas comme si c’était le genre de patiente à porter plainte, hein ? »

Moi, j’ai juste l’impression d’arriver après la bataille. Je récupère des gens qui ne vont pas bien et j’aide à recoller les morceaux.

Sans Quinze

J’accepte une prise en charge, c’est la feuille qui me l’apprendra : il y aura une adresse, parfois un nom comme « Hôtel de la Paix », « Hôtel Excelsior » ou quelque chose de plus chaleureux dans l’esprit « Le chalet des buttes », « Le foyer des voyageur ». Souvent juste le nom de la rue.

À côté la secrétaire a noté et entouré « 115 ».

Le 115, c’est le Samu Social : des patientes SDF qui vivent à l’hôtel. « Des vacances tous les jours » disait fort mal une aide soignante que j’ai connu dans un hôpital de banlieue. C’est totalement con de dire ça.
Mais à cette époque je ne savais pas mieux qu’elle.

 

Photo by Daniel H. Tong on Unsplash

 

Jusqu’à mon installation, le 115 c’était ce numéro que l’on composait un début de journée pour réussir à faire sortir une patiente hospitalisée pour des motifs sociaux depuis 10 jours. On écoutait la musique d’accueil jusqu’à ce que quelqu’un décroche et à ce moment là on se jetait sur le combiné.

J’étais quand même allé dans un hôtel social une fois, pendant un stage. La sage-femme qui m’encadrait avait juste dit « Il est pas mal, cet hôtel, un peu excentré quand même ». Elle avait raison. Il y a pleins d’hôtels, plein d’hôteliers, que des cas particuliers.

 

L’hébergement social est entré dans mon quotidien comme beaucoup d’autres problématiques liées au libéral. Je ne m’étais juste jamais vraiment posé la question de leur « après ». Me rapprocher des gens m’a mis le nez dedans.

Ma première était dans un hôtel miteux dans un quartier un peu chic du 18ème. Il avait un tapis de velours rouge qui s’arrêtait au 2ème étage pour que les clients normaux se sentent accueillis. Il y avait un mec à l’accueil qui m’a pris pour un voyageur avec mon sac de domicile. Je lui ai expliqué, il a ouvert la bouche, l’a fermé, m’a donné le numéro de la chambre. 5ème sans ascenceur, 5 jours après une césarienne, dans un escalier étroit et glissant. « On l’a mise en face de la cuisine pour l’arranger ».

Je pense que je n’étais pas vraiment prêt.

Elle était assise sur un couvre-lit rapiécé avec un air morne, celui de quelqu’un qui se retrouve mise à la porte sans ressource au milieu du mois d’Août. J’ai posé mon sac, puis mon cul sur une chaise au milieu de la pièce. J’ai essayé de prendre une composition professionnelle, j’ai essayé de poser des questions correctes.
J’ai pensé très fort au billet de 10€ dans ma poche quand elle m’a dit qu’elle n’avait rien mangé.

J’ai repensé à une sage-femme de PMI, au fait qu’on ne peut pas sauver tout le monde tout le temps. Il faut en garder pour les autres. Il y en aura toujours d’autres.

J’ai donc appelé une sage-femme de PMI du coup, qui m’a accueilli avec un sourire désabusé, m’a expliqué qu’il y avait plein de patiente qui l’attendaient déjà et qu’elle n’avait pas le temps pour les accouchées. Et elle m’a laissé le numéro du centre d’action social. J’avais trop de temps (un agenda de création de cabinet) et j’ai passé des coups de téléphone, j’ai cherché un truc ouvert un 12 août à Paris.

Je crois que peu de personne peuvent vraiment comprendre l’expérience qui consiste à trouver une banque alimentaire ouverte un 12 août à Paris.

J’ai trouvé. Je lui ai laissé les numéros de téléphones. J’ai poireauté 40 minutes au téléphone avec le 115 pour avoir une attestation d’hébergement, et je suis parti avec un pincement au cœur en espérant avoir fait tout ce que je pouvais.

Elle n’y a jamais été, à cette banque alimentaire.

J’ai continué à la voir, à essayer de l’aider, puis un jour je suis arrivé à son hôtel et elle n’était plus là. Je n’ai aucune idée de ce qu’elle est devenue. Le 115 l’avait juste changé d’hôtel, ailleurs dans Paris ou ailleurs en Île de France.

 

Régulièrement je vais dans des hôtels sur demande de l’hôpital.

J’examine des gens en bonne santé qui attendent surtout de voir une assistante sociale, qu’on leur indique la PMI, qu’on leur explique un peu leurs possibilités. Cela reste des femmes qui viennent d’accoucher, et le post-partum, je m’en rends compte tout les jours plus, est une période ô combien difficile. Il faut rassurer, aider les allaitements, trouver les mesures d’hygiène et d’organisation pour l’endroit. Il y a des problèmes de garde d’enfant, de démarche administrative, et la simple anxiété d’une mère qui accueille son premier enfant.

Je n’ai pas vu deux hôtels semblable, mais j’ai fini par créer mon top 5 de ceux pour lesquels je traîne les pieds. Le troisième vous surprendra.

Ça n’empêche pas d’avoir l’impression de visiter des chambres où la télévision tourne en boucle pour abrutir les gens, où BFM-TV me laisse suivre les mêmes choses merdiques, chez les riches, les pauvres et les SDF ; quand je ressors j’ai l’impression de refermer une porte de prison. Les portes des hôtels sont lourdes et quand elles claquent le bruit résonne sur la peinture beige écaillée du couloir.

Autant qu’ailleurs il y a des histoires de violence, des problèmes de famille.
J’ai vu des «génération 115» qui ont grandi dans un hôtel et qui y vivent toujours avec les parents sur le pallier. J’ai vu des gens en transit, des toutes jeunes femmes perdues dans une vie d’adulte qui voient leurs parents, finalement, tous les jours ; et qui finissent souvent par rentrer à la maison ; des gens désespérés qui venaient chercher un asile, un chez eux, un endroit où dormir sans avoir peur et qui sont coincés sans papier, sans travail donc sans logement. Ils ne sont pas forcément toujours malheureux.

Peu à peu ils sont devenus des créatures d’un paysage urbain.