Cascade – 8

Entre mes reports, mes sorties annulées et les obligations sociales, mon agenda ressemblait à un casse-tête impossible. Puis la journée est passée sur ce semblant d’ordre, il s’est mis à pleuvoir sur ma tête ; j’arrivai chez elle en retard.

Elle grimaçait, un peu à cause de la douleur. J’ai commencé à ouvrir mon dossier et j’ai fini par poser une question rituelle :

« Comment s’est passé votre accouchement ? »

Photo by John Salvino on Unsplash

J’ai ouvert une vanne.

Je sais exactement pourquoi je suis là : oui il y a des agrafes à retirer et des injections à surveiller. Je me retrouve dans un flot de paroles, une histoire retenue pendant 7 jours qui m’explose au visage. J’essaye de comprendre là où ça a coincé ; au début je pose des questions, je propose des pistes.

Je lutte contre le courant.

Peu à peu je suis emporté. Je laisse faire. Elle parle, parle, étouffe un sanglot, parle. Je ne fais plus que ponctuer son récit. Il y a eut la dystocie de démarrage, la péridurale inefficace, son dos presque plus douloureux que sa cicatrice, sa césarienne presque à vif et son anesthésie générale ; puis la cohorte de médecins, de sages-femmes et d’infirmière venus lui expliquer.

Un quart d’heure et plusieurs mouchoirs plus tard elle finit par s’arrêter.

« J’aurais juste voulu que quelqu’un m’écoute quand je disais que j’avais mal. »

Fragile ? – 7

La première fois qu’elle m’ouvre sa porte, elle a l’air perdue.

C’est un premier bébé, et un léger prématuré.

Pas assez pour rester à l’hôpital, mais assez quand même pour nécessiter un suivi rapproché.

C’est pour ça que je suis là. Pour lui.
Beaucoup pour elle quand même.

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Il fait un peu plus de deux kilos et je le découvre : un petit visage, un bonnet enfoncé jusqu’aux yeux et un tas de couvertures. Elle a peur, il a froid, il mange peu ; il est si petit.
Mais la puéricultrice de l’unité mère-enfant a réussi l’accrocher au sein, et quand elle le met il faut le regarder téter comme un désespéré.

On discute longtemps pendant cette première visite. On reparle de l’allaitement et de son fonctionnement, on feuillette le carnet de santé et on reparle. Oui ses mains sont froides, comme tous les bébés. Ses pieds aussi. Si son nez est froid ce n’est pas qu’il est malade. Je retire une première couverture et elle la remet quand je pars.

 

Au fil des visites elle le regarde prendre du poids, scrute la balance comme si elle mentait. Je la vois prendre confiance en elle, faire les soins et retirer peu à peu les couches sous lesquels elle l’avait enfouie. Je choisis mes mots avec soin, je souffle en douceur sur la braise qui couve sous les cendres.

 

Quand j’arrive pour notre dernière visite elle m’ouvre avec son bébé au sein. Il a juste un body et elle le tient fermement. Je ris en pensant aux deux semaines que nous avons passé pour en arriver là.