L’exception – 4

Je me souviens d’un commentaire aujourd’hui disparu ; un mot accusateur sur un article écrit en pleine angoisse de la pilule : « Mais est-ce que vous recevez la visite ? »

Non.

Je refuse poliment et fermement ceux qui sont en salle d’attente et ceux qui me téléphonent. Leurs mails finissent dans les spams, leurs prospectus nourrit ma corbeille à papier.

Sauf une visiteuse.

Photo by Rodion Kutsaev on Unsplash

J’étais en hôtel social avec un couple de géorgiens, des gens adorables. Le mari allait me faire du thé à chaque fois.

Pour vous ça a l’air de rien, mais quand j’arrivais il prenait la casserole et la théière, traversait deux cours, montait 4 étages dans un autre bâtiment pour faire chauffer l’eau et revenait avec un breuvage brûlant.

Elle, elle me racontait ses jumeaux inattendus, à 5 dans 12 mètres carrés avec les sanitaires sur le pallier et la débrouille quotidienne de réfugiés politiques : pas le droit de travailler, pas de revenus… Et un allaitement qui s’est arrêté trop tôt.

Ils récupéraient le lait en poudre par une association, des couches avec le secours populaires et ils réutilisaient les nourrettes de l’hôpital. L’assistante sociale leur a donné des vêtements pour les bébés et des chèques déjeuners.

Je suis sorti et mon téléphone pro a sonné.

« Bonjour Monsieur le Passeur, je suis Machine des laboratoires Bidule. Est-ce que vous auriez un moment à m’accorder la semaine…
− Bonjour, je ne reçois pas la visite médicale, je n’aurai pas de créneau pour vous… Vous faites du matériel de puériculture non ?
− Ah, mais nous sommes les numéros uns, les mamans nous plébisci…
− Ah j’avais mal compris. Passez demain ? »

Ça a l’air con, et elle m’a causé biberon et tire-lait pendant 30 minutes. J’ai regardé sa plaquette qui a été nourrir ma corbeille à papier.

« Je peux vous laisser des échantillons ?
− Oh je… Vous auriez des biberons ? »

Je ne reçois toujours pas la visite médicale hein. Sauf peut-être elle, une fois par an pour avoir deux biberons et un tire-lait. Je les mets de côté.

Mon couple de géorgien est reparti vers une chambre plus grande dans un hôtel de grande banlieue. Elle avait un biberon correct par jumeau et, même si c’était seulement mars, c’était déjà un peu Noël.

Récompense – 3

Un jour une collègue d’Ambre m’a dit un truc qui m’a fait rire sous cape. Je prenais ma garde dans la petite maternité de CoinPaumé alors qu’une odeur discrète de betterave se répandait dans le service.

C’était le moment de la relève. Elle m’a regardé arriver, pas encore habillé, dans le service et elle m’a dit « T’as encore des chocolats. » Il y avait un mélange de fierté et de reproche dans son ton moqueur.

« T’as encore des chocolats, mais en même temps tu fais tous les accouchements, tu veux pas nous en laisser ?
− Je contrôle pas tu sais ? Si je pouvais dormir ça serait plus sympa ! »

« T’as encore des chocolats, c’est cool, ça montre que les patientes sont satisfaites. »

Photo by Roman Kraft on Unsplash

Mais moi, les chocolats, c’est pas forcément ce que je préfère. D’ailleurs, si vous demandez à votre sage-femme, je pense qu’elle vous dira que le mieux c’est l’alcool les faires-parts.

Dans mon cabinet j’ai mon coin à faires-parts. Ce ne sont que ceux du cabinet, ceux d’avant sont sagement rangés dans un tiroir en attendant d’avoir une cheminée.
Ma chérie a un carnet. Elle prend en photo toutes les attentions et tous les cadeaux. Et elle en a beaucoup. Et ça me rend très fier de voir quelle extraordinaire sage-femme elle est devenue.

Parfois, pendant les longues soirées d’hiver, je ressors mes faires-parts et mes lettres et je les relis. Ça me rappelle que je suis pas si mauvais quand je m’y met, que j’ai compté dans la vie de quelques personnes.

Ce souvenir, c’est le plus beau des salaires moraux.