Récompense – 3

Un jour une collègue d’Ambre m’a dit un truc qui m’a fait rire sous cape. Je prenais ma garde dans la petite maternité de CoinPaumé alors qu’une odeur discrète de betterave se répandait dans le service.

C’était le moment de la relève. Elle m’a regardé arriver, pas encore habillé, dans le service et elle m’a dit « T’as encore des chocolats. » Il y avait un mélange de fierté et de reproche dans son ton moqueur.

« T’as encore des chocolats, mais en même temps tu fais tous les accouchements, tu veux pas nous en laisser ?
− Je contrôle pas tu sais ? Si je pouvais dormir ça serait plus sympa ! »

« T’as encore des chocolats, c’est cool, ça montre que les patientes sont satisfaites. »

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Mais moi, les chocolats, c’est pas forcément ce que je préfère. D’ailleurs, si vous demandez à votre sage-femme, je pense qu’elle vous dira que le mieux c’est l’alcool les faires-parts.

Dans mon cabinet j’ai mon coin à faires-parts. Ce ne sont que ceux du cabinet, ceux d’avant sont sagement rangés dans un tiroir en attendant d’avoir une cheminée.
Ma chérie a un carnet. Elle prend en photo toutes les attentions et tous les cadeaux. Et elle en a beaucoup. Et ça me rend très fier de voir quelle extraordinaire sage-femme elle est devenue.

Parfois, pendant les longues soirées d’hiver, je ressors mes faires-parts et mes lettres et je les relis. Ça me rappelle que je suis pas si mauvais quand je m’y met, que j’ai compté dans la vie de quelques personnes.

Ce souvenir, c’est le plus beau des salaires moraux.

Retourner sa langue – 2

« On va créer votre fiche et… Qu’est-ce qui vous amène ?
− Et bien… »

De ce chaos créateur jaillit des éléments à classer, retourner, agencer. Écouter est quelque chose qui s’apprend.

Photo by Karina Carvalho on Unsplash

Il m’a fallu du temps pour apprendre à arrêter d’utiliser des cases et commencer à utiliser des graphiques.

Les cases, c’est bon pour les dossiers en papier − il va falloir, à un moment, écrire quelque chose de compréhensible pour un Passeur du futur ou une autre sage-femme − et pour les examens. Les correcteurs aiment bien les cases ; les cases rendent la notation facile.

 

Ce que je récupère, c’est un nuage de point.

 

L’avantage des cases, c’est que je pourrais faire des réponses toutes faites. C’est très confortable passé deux heures du matin. La patiente arrive, coche trois cases, on connait la réponse, on répond juste, retour à domicile/hospitalisation/passage en salle de naissance, et retour au canapé ou au bureau.

Sauf que maintenant, et c’est une des grandes améliorations de ma vie de libéral, c’est que j’ai du temps. Et hélas je n’ai plus de canapé.

Un jour, malgré le prix du mètre-carré à Paris, j’aurai un canapé.

J’écoute.

Et ensuite, je prends mon temps, je réfléchis. Je choisis mes mots avant de répondre. Il n’y a pas de vraie bonne réponse, jamais la première fois. Mais c’est ma réponse, et c’est souvent ce qui les intéresse.