J’arrête les stats

Une ligne horizontale. Mon égo de post-adolescent, il y a 10 ans, avait du mal à accepter une ligne horizontale.

Cette ligne m’accueillait à chaque connexion sur l’administration de mon blog, à l’époque où j’ai commencé. WordPress, ma deuxième plateforme me faisait, elle, remarquer que je n’avais pas encore de commentaires. « C’est pas grave, on n’est pas pressé ».

Mettre le doigt dans l’univers des blogs, c’était un peu comme prendre de la drogue. On écrit, on sort ses tripes, et la ligne frémit. Quelqu’un est venu. Quelqu’un m’a lu.
Ne tirons pas de conclusions hâtive. Peut-être que c’était par hasard. Peut-être qu’il s’est perdu et est reparti aussi sec.
Heureusement, quelqu’un a la réponse : le module statistique. Combien de temps est-il passé ? Combien de pages a-t-il vu ?

Photo by Jeremy Thomas on Unsplash

 

Le module de statistique, aux premiers jours du blogging, c’était ton dealer et ton patron. Il récompensait l’égo en tapotant ta tête avec fierté, ou il te faisait remarquer que tu n’avais pas atteint l’objectif.  Maintenant qu’il y a des vues, il faut faire mieux. Tu dois faire mieux.
Tu croyais que c’était un hobby ? Tu pensais juste écrire un truc merdique dans ton coin ? Tu ne sais pas ce que pense le public, mais moi je sais. Ils ne sont pas assez nombreux, ils ne sont pas satisfait.

Tout d’un coup, ces gens qui s’écrivent derrière leurs écrans se retrouvent confrontés à la performance.

Ce n’est pas une nouveauté d’avoir une application qui te félicite parce que tu as passé les 5 kilomètres, qui te fait remarquer que tu n’as pas fait tes 6000 pas, ou que seulement 6 personnes ont aimé ta nouvelle photo de profil. Oui, tu l’as mise parce que ça faisait 2 ans, et que Facebook te le rappelle à chaque connexion. Tu n’as pas vraiment réfléchi, tu t’es juste trouvé potable sur la photo prise au mariage d’un pote.

Juste 6 personnes ?

 

Je ne sais pas s’il y a des articles du type « 7 astuces avoir un maximum de like sous une photo de profil, la quatrième changera votre vie », mais il y a dix ans il y avait des articles sur les vues, le référencement. Il y avait des règles : mettre les liens dans les signatures de forum, améliorer ses mots clés, des liens dans le premier paragraphe, un vers soi, un vers les autres. On disait : un article, c’est deux commentaires ailleurs.

Il n’y avait pas de réseaux sociaux.

Je sais qu’on vit dans un monde où les gens confondent internet avec 6 applications, et je les comprends. Au début il n’y avait que des communautés fragmentées ; des forums avec des centres d’intérêts précis.

 

J’ai déjà passé des soirées après avoir lancé un article à regarder les retweets et les stats en temps réel. Parfois j’étais heureux, parfois j’étais déçu. J’étais accro aux statistiques.
J’ai même un jour mis mon blog sur le wikio. Est-ce que quelqu’un se souvient de ça ? Il y avait des gens qui s’en vantaient, qui comparait leurs stats comme des adolescents qui s’ennuient un dimanche après-midi et qui décide de comparer la taille de leurs sexes. Je suis X au classement général, Y au classement médical. Je suis sur le classement officiel du Monde, du Figaro, des blogs à suivre ; je me suis inscrit aux Blogs Awards : votez pour moi ! Si je mets des pubs, si 10 000 personnes viennent, si j’y passe plus de temps je pourrai dégager un SMIC.

C’était un hobby. Ça doit rester un hobby. Les plateformes avaient l’air de vouloir en faire vivre les gens.

C’est tellement vain de faire du contenu facile et rapide, d’essayer de faire du clic, d’attirer des visiteurs.

Je veux dire…
Est-ce que ce n’est pas ça qui tue YouTube et la presse française ?

 

Quand j’ai dis que j’allais changer, c’est parce que j’ai failli perdre ce blog, et j’ai eu envie d’écrire à nouveau.

Mais j’arrête les statistiques.

Je mens.
Je suis allé voir ce que donnait le partage de mon dernier article avant d’écrire celui-ci.

Mais pour de vrai, plus de statistique.

Pour qui est-ce qu’on écrit, finalement ? Pas pour des chiffres, par pour cet ersatz d’encéphalogramme numérique.

Ce que je vois maintenant est beaucoup plus intéressant : des réponses, des partages, des réactions. Un commentaire. Je crois que plus personne ne laisse de commentaire. Même WordPress a lâché cette idée de séparer ça du flux des publications. Sans statistique, la publication a cela de fascinant qu’il n’y a plus que des réponses humaines, des gens qui agissent parce cela leur a plu.

Quelque chose de plus humain, de moins austère.

J’aime bien voir quand ça te plait, ce que j’écris.

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