Sans Quinze

J’accepte une prise en charge, c’est la feuille qui me l’apprendra : il y aura une adresse, parfois un nom comme « Hôtel de la Paix », « Hôtel Excelsior » ou quelque chose de plus chaleureux dans l’esprit « Le chalet des buttes », « Le foyer des voyageur ». Souvent juste le nom de la rue.

À côté la secrétaire a noté et entouré « 115 ».

Le 115, c’est le Samu Social : des patientes SDF qui vivent à l’hôtel. « Des vacances tous les jours » disait fort mal une aide soignante que j’ai connu dans un hôpital de banlieue. C’est totalement con de dire ça.
Mais à cette époque je ne savais pas mieux qu’elle.

 

Photo by Daniel H. Tong on Unsplash

 

Jusqu’à mon installation, le 115 c’était ce numéro que l’on composait un début de journée pour réussir à faire sortir une patiente hospitalisée pour des motifs sociaux depuis 10 jours. On écoutait la musique d’accueil jusqu’à ce que quelqu’un décroche et à ce moment là on se jetait sur le combiné.

J’étais quand même allé dans un hôtel social une fois, pendant un stage. La sage-femme qui m’encadrait avait juste dit « Il est pas mal, cet hôtel, un peu excentré quand même ». Elle avait raison. Il y a pleins d’hôtels, plein d’hôteliers, que des cas particuliers.

 

L’hébergement social est entré dans mon quotidien comme beaucoup d’autres problématiques liées au libéral. Je ne m’étais juste jamais vraiment posé la question de leur « après ». Me rapprocher des gens m’a mis le nez dedans.

Ma première était dans un hôtel miteux dans un quartier un peu chic du 18ème. Il avait un tapis de velours rouge qui s’arrêtait au 2ème étage pour que les clients normaux se sentent accueillis. Il y avait un mec à l’accueil qui m’a pris pour un voyageur avec mon sac de domicile. Je lui ai expliqué, il a ouvert la bouche, l’a fermé, m’a donné le numéro de la chambre. 5ème sans ascenceur, 5 jours après une césarienne, dans un escalier étroit et glissant. « On l’a mise en face de la cuisine pour l’arranger ».

Je pense que je n’étais pas vraiment prêt.

Elle était assise sur un couvre-lit rapiécé avec un air morne, celui de quelqu’un qui se retrouve mise à la porte sans ressource au milieu du mois d’Août. J’ai posé mon sac, puis mon cul sur une chaise au milieu de la pièce. J’ai essayé de prendre une composition professionnelle, j’ai essayé de poser des questions correctes.
J’ai pensé très fort au billet de 10€ dans ma poche quand elle m’a dit qu’elle n’avait rien mangé.

J’ai repensé à une sage-femme de PMI, au fait qu’on ne peut pas sauver tout le monde tout le temps. Il faut en garder pour les autres. Il y en aura toujours d’autres.

J’ai donc appelé une sage-femme de PMI du coup, qui m’a accueilli avec un sourire désabusé, m’a expliqué qu’il y avait plein de patiente qui l’attendaient déjà et qu’elle n’avait pas le temps pour les accouchées. Et elle m’a laissé le numéro du centre d’action social. J’avais trop de temps (un agenda de création de cabinet) et j’ai passé des coups de téléphone, j’ai cherché un truc ouvert un 12 août à Paris.

Je crois que peu de personne peuvent vraiment comprendre l’expérience qui consiste à trouver une banque alimentaire ouverte un 12 août à Paris.

J’ai trouvé. Je lui ai laissé les numéros de téléphones. J’ai poireauté 40 minutes au téléphone avec le 115 pour avoir une attestation d’hébergement, et je suis parti avec un pincement au cœur en espérant avoir fait tout ce que je pouvais.

Elle n’y a jamais été, à cette banque alimentaire.

J’ai continué à la voir, à essayer de l’aider, puis un jour je suis arrivé à son hôtel et elle n’était plus là. Je n’ai aucune idée de ce qu’elle est devenue. Le 115 l’avait juste changé d’hôtel, ailleurs dans Paris ou ailleurs en Île de France.

 

Régulièrement je vais dans des hôtels sur demande de l’hôpital.

J’examine des gens en bonne santé qui attendent surtout de voir une assistante sociale, qu’on leur indique la PMI, qu’on leur explique un peu leurs possibilités. Cela reste des femmes qui viennent d’accoucher, et le post-partum, je m’en rends compte tout les jours plus, est une période ô combien difficile. Il faut rassurer, aider les allaitements, trouver les mesures d’hygiène et d’organisation pour l’endroit. Il y a des problèmes de garde d’enfant, de démarche administrative, et la simple anxiété d’une mère qui accueille son premier enfant.

Je n’ai pas vu deux hôtels semblable, mais j’ai fini par créer mon top 5 de ceux pour lesquels je traîne les pieds. Le troisième vous surprendra.

Ça n’empêche pas d’avoir l’impression de visiter des chambres où la télévision tourne en boucle pour abrutir les gens, où BFM-TV me laisse suivre les mêmes choses merdiques, chez les riches, les pauvres et les SDF ; quand je ressors j’ai l’impression de refermer une porte de prison. Les portes des hôtels sont lourdes et quand elles claquent le bruit résonne sur la peinture beige écaillée du couloir.

Autant qu’ailleurs il y a des histoires de violence, des problèmes de famille.
J’ai vu des «génération 115» qui ont grandi dans un hôtel et qui y vivent toujours avec les parents sur le pallier. J’ai vu des gens en transit, des toutes jeunes femmes perdues dans une vie d’adulte qui voient leurs parents, finalement, tous les jours ; et qui finissent souvent par rentrer à la maison ; des gens désespérés qui venaient chercher un asile, un chez eux, un endroit où dormir sans avoir peur et qui sont coincés sans papier, sans travail donc sans logement. Ils ne sont pas forcément toujours malheureux.

Peu à peu ils sont devenus des créatures d’un paysage urbain.

2 réponses sur “Sans Quinze”

  1. Je suis lâchement, égoïstement, honteusement tellement soulagée de ne pas être confrontée à ces situations. Dans ma petite ville de province, il y a parfois quelques sans papiers égarées mais accueillies en foyer et surtout soutenues par des travailleurs sociaux sur lesquels je peux me défausser.
    Au delà de l’inhumanité de notre société, j’admire les soignants qui accompagnent ces femmes et familles au quotidien et enrage de l’impasse dans laquelle on les place.

    1. Un des problèmes c’est que tout le monde veut être à Paris. Je ne m’attendais pas à ça, par contre, cette impression que tout le monde s’en lave un peu les mains. En même temps il faut se blinder un peu aussi.

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