Le libraire

La ligne 7 arrive sur le quai, lundi soir. Je rentre de la danse.

Reprendre des cours de danse* m’a fait un bien énorme, le genre de luxe qui va avec les horaires de bureaux. Ma journée a été longue, une succession de patientes problématiques : une sorte de Charybde en Scylla du Samu Social. Il y a eu celle dont je suis la grossesse et dont l’hôtel est correct ; celle qui a accouché mais qui a des revenus, des papiers et des punaises de lit.

La simple mention de punaises de lit réveille chez moi une envie de me gratter. Je me pose sur la chaise comme un piquet, mes jambes me démangent tout de suite.

La dernière est dans un hôtel un peu craignos, elle n’a rien et elle porte sur les jambes les traces d’une enfance difficile.

Photo by Aris Sfakianakis on Unsplash

La danse m’a vidé la tête, détendu le corps. Vide, aussi, est ma batterie de portable. Pas si grave, si je n’avais pas en plus oublié mon livre.

Je me pose dans la rame, rejoint par une fille du cours. La discussion nous occupe trois stations. On se salue, et alors qu’elle sort entre le libraire.

« Bonsoir messieurs dames, je m’appelle Francis** et je suis désolé de vous déranger à cette heure là. Je ne suis pas là pour faire la manche, mais par contre je vends des livres. Ça serait cool de dormir à l’hôtel cette nuit.»

Ce n’est pas la première fois que je croise le Libraire. Il a une calvitie qui sépare ses cheveux bouclés gris en deux masses égales et il est plutôt propre. Il a sur l’épaule un cabas en plastique, ceux des restos du cœur, où il porte ses livres.

« Alors si vous avez une pièce ou un ticket resto, évidemment, je dirai pas non, mais je tiens à vendre mes livres, mon sac pèse lourd. Je ne suis pas la Fnac, vous mettez le prix que vous voulez. »

Il passe dans les rangées, titube sous les secousses, tend des livres à des passagers qui le dévisagent, interdits. Je fouille mes poches, mais je n’ai pas de monnaie. Je crois que ma chérie me tue si j’amène encore plus de livres à la maison.

« Prenez le quand même, vous me paierez la semaine prochaine. »

 

* Pour répondre par avance : du Lindy Hop, une danse de couple swing.
**Ou Frédéric. Un prénom en F.

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