Fragments de haine

Ma première fois a eu lieu dans mon avant-dernière année d’étude.

J’étais allé plein de bonne volonté aux urgences parce que c’était la nuit, parce que j’étais l’étudiant sage-femme, et parce que c’était relativement calme. Dans cet ordre. J’ai tout de suite su que la consultation allait être conflictuelle et je pense que mes défenses se sont levées sans que je ne m’en rende compte. La patiente était seule dans le box et ne parlait pas un mot de français. Je me suis présenté, mais elle regardait derrière moi.

Derrière moi se trouvait un homme furieux et le ton n’est pas monté.

Il a commencé très haut.

Ils avaient beaucoup attendu − on était débordés, ils avaient peur − elle avait mal, il se sentait impuissant. Il ne voulait pas d’homme, et je ne sais pas ce qu’elle voulait… Mais je pense que c’était presque un prétexte.

Ce n’était pas ma première expérience de la violence en soin, mais cette nuit là elle m’explosa au visage de façon inédite parce que je devenais autonome et parce que toute l’équipe s’entêta à me soutenir.

Cela faisait presque un mois que j’étais en stage dans cette maternité que je connaissais très bien, au rythme d’un stage par an. Les deux semaines précédentes m’avaient déjà mis des coups dans le ventre avec des situations graves… L’équipe m’avait plus ou moins intégré parce que c’est comme ça que les êtres humains se protègent les uns les autres face aux situations extérieures. Affronter la mort ensemble rapproche les gens.

 

Je pense qu’il m’a fallu du temps pour vraiment comprendre à quel point cette situation avait été violente pour ce couple, et a été décuplé par le stress. Avec le temps j’ai évolué  vers un modèle de communication non-violente, et je repense souvent à cette histoire.

La violence, sous une forme ou une autre, fait hélas partie de nos relations humaines. Cela ne la rend pas pour autant acceptable.

 

J’ai quitté l’hôpital presque sur un coup de tête à la fin d’un remplacement.

C’était l’année dernière, et la salle de naissance, son côté merveilleux, me manque parfois. Les inconvénients qui allaient avec, non. Quand je repense à ce que je faisais il y a deux ans, je me demande qui était cette personne qui se levait à une heure anormale, acceptait des gardes supplémentaires sans broncher, et baissait la tête dans l’espoir de conserver son emploi précaire. C’était l’image professionnelle que je connaissais en majorité, les sages-femmes libérales me semblant appartenir à un autre monde.

Il ne s’agit que d’un choix de carrière différent.
Mais ce n’est pas le sujet ici. Bientôt, promis.

Mes remplacements se sont toujours fini d’une façon similaire.

Un jour, de préférence en fin de garde de nuit (l’option de celles qui veulent un interlocuteur KO) ou milieu de journée (le fameux « Tu passeras me voir si tu as deux minutes »), la cadre me demandait un entretien. Le dialogue a toujours été plus ou moins le même.

Sauf une fois où j’ai failli saisir la HALDE sans avoir vraiment de preuve de discrimination.

« Bonjour Jimmy, ça va ? Écoutes j’ai des retours positifs de tes collègues et de tes patientes, mais je ne vais pas pouvoir te renouveler. Pourquoi ? On n’a rien à te reprocher hein, tu travailles bien, tu t’es plutôt intégré, mais on m’a supprimé un CDD sur le semestre prochain, on n’a plus le budget suffisant. Je te ferai une lettre de recommandation si tu le souhaites, hein ! Bonne journée ! »

La première fois j’étais à moitié en larme. J’ai pris un instant dans le temps de me redonner une contenance dans le couloir avant de reprendre le travail. La deuxième fois j’ai traité ça avec fatalité.

Je sais que ce modèle n’a pas toujours été la norme. C’est ce qui attend aujourd’hui la plupart des jeunes diplômées à la sortie des études : un emploi précaire, une compétition avec celles qui sont arrivées en même temps, des sacrifices sur sa vie personnelle. Si on tient le choc, si on a de la chance, peut-être que l’on deviendra fonctionnaire stagiaire.

J’ai passé mes 3 premières années après le diplôme à être payé comme une sage-femme débutante.

La troisième fois j’ai demandé comment m’améliorer et si on ne pouvait pas me former parce qu’il n’y avait clairement pas assez de sages-femmes dans l’équipe pour faire tourner le planning. Je savais que me collègue allait prendre des gardes supplémentaires le temps d’éponger mes congés payés accumulés.

La cadre m’a rendu un sourire triste. « Avec quel budget ? »

Ma dernière fois m’a motivé à quitter l’hôpital. J’avais un bon profil : discipliné, humain, conscient des enjeux aussi bien médicaux que financiers. J’ai passé du temps à calculer avec la chef de pôle ce que je coûtais à l’hôpital, je me suis vendu avec des arguments financiers, comparant le coût/nombre de vacation par rapport à un CDD, j’ai même eu une réunion avec la cadre, la chef de pôle et le responsable des RH pour discuter d’une vacation de consultation.

Je pense qu’un jour j’ai eu le malheur de dire non. Mon ancienne maternité faisait partie du même groupement hospitalier territorial et les sages-femmes venaient de perdre une de leurs prime parce que l’administration avait réduit le budget.
On m’a demandé d’aider à briser la grève.
J’ai refusé, parce que ma déontologie me demande d’apporter soutien et assistance à mes collègues.

L’administration est violente avec les soignants, elle les pousse à bout et leur gestion les pousse parfois au suicide.

 

J’aurais pu m’arrêter là. Il y a un an ou deux, je l’aurais sans doute fait.

 

Les gens qui s’occupent de la gestion des hôpitaux, ceux que je pointe avec « l’administration » sont des fonctionnaires, et les fonctionnaires font ce qu’ils peuvent avec le mandat qu’ils ont. Est-ce qu’il parviennent à dormir la nuit ? Je ne sais pas. Je connais quelques hauts fonctionnaires qui n’y arrive pas, parce qu’ils ne sont finalement qu’un autre point de tension dans ce fragile édifice qu’est le système de soin français.

Les politiciens que nous avons élu à la majorité ont pensé le système de soin actuel et ont mis en place le Plan hôpital 2007 et la Loi organique relative aux lois de finances qui pose sans doute problème.

S’il y a des juristes dans mon lectorat, pardonnez mes imprécisions de non-juriste, les commentaires vous sont ouverts pour toute remarque et précision.

Pour les non-initiés, la Loi organique relative aux Lois de Finance est une loi qui fixe des règles, un esprit, aux lois de financement postérieures, et cette loi-ci a pour but d’avoir une gestion efficace de l’argent publique : efficience, transparence. En soi, ce n’était pas une mauvaise idée.

Cette loi a beaucoup influencé le Plan hôpital 2007 : c’est l’origine de la Tarification à l’acte. En gros, un hôpital se finance lui-même. C’est devenue un hybride étrange avec une entreprise qui raisonne avec le marché, les coûts, et qui cherche à équilibrer ses comptes.

J’ai vu l’impact de cette loi en parlant avec des équipes administratives qui s’étaient retrouvées mise sous tutelle car leur hôpital n’était pas assez rentable.

 

Si on remonte la chaîne de la violence, je pense que les situations qui m’ont poussé à écrire cet article au départ viennent d’un choix de société, d’un choix politique. Nous sommes tous responsables.

La santé peut-elle, doit-elle être rentable ? N’est-ce pas plutôt un investissement qui bénéficie à l’ensemble de la société ? Peut-être qu’il manque une vision globale dans la gestion des finances et qu’il est plus facile d’investir dans la construction de prisons sans augmenter le nombre de juges.

Je pense néanmoins que se chamailler n’arrangera rien. Si nous voulons vraiment améliorer les choses, ils faut travailler tous ensemble : les patients, les soignants, et ceux qui permettent leur rencontre.

 

J’ai l’impression que les événements récents voulaient que je parle de violence. J’écris cet article après avoir vu la pauvreté du débat sur Twitter (la viabilité d’un débat en 140 caractères, polarisé et sans nuance, reste à démontrer), mais j’avais commencé à jeter un plan la semaine dernière : les infirmières étaient en grève mercredi dernier à cause de la vague de suicide de cet été ; un médecin s’est fait agresser sur son lieu de travail aux urgences, fait qui a relancé le débat sur la violence dans les services de soin…

Sur Twitter, une « patiente éclairée » a expliqué qu’elle comprenait que les patients puissent être violents aux urgences : l’angoisse, la peur, le manque d’information et de personnel… Et cela a évidemment provoqué ce dimanche un débat totalement stérile.

CatégoriesNon classé

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *