La Relève

Je suis revenu travailler parce que j’étais de garde.

Quand la grève s’est durcie, le mois dernier, quand les sages-femmes se sont arrêtés à cause de leur burn-out, il n’y a eu personne pour prendre la relève de garde. Il y a des sages-femmes qui ont hurlé, certaines ont traité leurs collègues d’inconscientes ; moi j’avais au téléphone des amis qui n’étaient pas bien, qui avait un arrêt de travail, mais qui devaient se faire une réelle violence pour rester chez elles.

La relève c’est sacré.

Surtout le soir, je trouve.

Dans mon futur-ex-chez-moi, cette relève de nuit est une espèce de drôle de rituel. Parfois on se change avant, parfois pendant, parfois après ; mais j’ai toujours cette image quand j’arrive de ma collègue de jour en train de travailler, solitaire, au bureau des sages-femmes. Rien qu’à voir sa tête et l’état de sa blouse, on sait si sa journée a été bonne. Parfois on ne la trouve pas et on sait que la nuit sera agitée.

 

Pour moi la relève, c’est ce moment sacré où on tape sur l’épaule d’une collègue fatiguée pour lui dire que ses efforts sont finis, qu’elle peut se tranquilliser, et que quelqu’un est là pour prendre sa place. Ses problèmes deviennent les miens. Ça a l’air prétentieux de dire ça quand on prend la garde, mais c’est ce que je ressens quand je vois ma relève arriver. On se transmet l’important – dans certains endroit ça sera le téléphone, la feuille de transmission ou la clé de la pharmacie – puis on s’assoit dans un endroit tranquille et on transmet.

On transmet sur les patientes. Qui est là, pourquoi, avec quelle histoire. Est-ce qu’il y a eu des choses particulières ? Des patientes qui ont appelé, des patientes qui sont reparties en début de travail et qui ne manqueront pas de venir toquer à ma porte pendant les prochaines heures ?

On transmet sur la garde. Est-ce qu’il y a eu un truc moche ? Est-ce que la salle ressemble à un remake de massacre à la tronçonneuse ? Est-ce qu’il reste au moins le minimum vital pour faire un accouchement (c’est à dire un scalpel, deux clamps, des doigtiers et des compresses (oui, les gants sont surfaits, mais faut se protéger un peu quand même, et j’assume mes doubles parenthèses)) ?

On transmet sur des affaires de sages-femmes. On parle des grèves, de l’actualité, de la formation trop cool à laquelle je suis allé ; de plein de choses en fait. On s’offre cet espace où la parole se libère.

Et ensuite on se lève, on se souhaite une bonne garde/un bon repos.

 

Si je retourne travailler sans faillir à toutes mes gardes depuis le début de mes études, c’est parce que la relève de garde n’est pas un concept vide. La sage-femme moyenne prendra sa garde avec 39°C, elle mettra un masque et un sourire en disant que c’est pas ça qui va l’arrêter, qu’elle va se shooter au paracétamol et aller bosser quand même.

Parce qu’on a une collègue fatiguée, qui, elle, attend seulement de pouvoir rentrer chez elle.

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