Un vendredi soir

J’ai grimpé mes deux étages, lutté avec mon trousseau de clé sur la porte de mon appartement, et, après avoir laissé échapper ma lourde valise sur le linoléum de mon salon, j’ai poussé un long soupir de lassitude.

J’étais chez moi.

Une boite au lettre avec marqué « Jimmy Taksenhit », un trousseau de clé plein de clés incompréhensibles, et des radiateurs à allumer pour ne pas mourir de froid. J’ai eu envie de bomber le torse en m’effondrant en larme. De jeter tout ça et de retourner me fourrer sous ma couette. J’ai ouvert ma valise, j’ai sorti ma bouilloire, quelques minces affaires, pour essayer de donner une petite touche vivante à mon appartement. J’avais pris trop vide, pour le moment. Il est beau mon appartement, il sera chaleureux. A ce moment là, ce futur me semblait incertain ; un tapis de sol et un sac de couchage ne font pas un lit très douillet.

J’ai repensé un peu aux derniers jours en attaquant mes nouilles lyophilisées. La première bouchée m’a brûlé la bouche. Le silence fut troublé par une voiture, qui passait dans la rue. La première de la soirée. La rue ne montrait que des façades aux volets clos, sans lumière et sans vie.

Ces derniers jours, j’ai été à une manifestation, comme tous les ans ou presque depuis six ans. C’était une manif de sage-femme, parce qu’on continue à faire la grève, et parce que quelque chose commence à se passer.

J’aime bien les manifestations de sage-femme. C’est souvent assez bon enfant, on revoit les vieilles connaissances qu’on a vu en stage, au boulot ou en associatifs. On prend des nouvelles, et les nouvelles sont rarement bonnes. « J’en suis à mon 7e CDD, ils parlent de faire quelque chose d’ici 2014 », « Je suis contente de commencer la semaine prochaine à mon CHU, c’est 3 mois, mais j’en avais marre du chômage », « Je crois que je vais me mettre en arrêt pour une semaine ou deux. Ils ont encore augmenté les inscriptions. »

Pas cette année. Cette année, l’ambiance n’était pas ce mélange d’humour et de slogans percutant que je trouve toujours. Il n’y avait pas de fanfare, de chants ou de mannequins marrant. Il n’y avait pas de photographie à faire.

Cette année, j’ai senti de la rage. Juste de la rage. Quand les barrières sont tombées, quand on s’est pressé devant le parvis du ministère, quand les CRS qui s’attendaient à une ballade de santé ont commencé à paniquer, à mettre la main sur leurs matraques, j’ai senti de la rage. La rage brute de centaines de visages déformés. « Poussez, poussez, poussez ». Des cris, des visages déformés. Les sages-femmes mignonnes, les sages-femmes qui posaient avec les CRS pour prendre des photos, les sages-femmes qui chantaient des refrains en souriant, c’est fini. Pressé par la foule, on attend le débordement qui ne viendra pas. Qui déclenchera les coups de matraques ? J’appréhende le mouvement de panique qui s’en suivrait, mais je suis grisé par l’ambiance. On a presque envie de monter à l’assaut, quand le bruit commence à courir. Une délégation est entrée, les discussions s’arrêteront s’il y a des débordements.

Quelque part, je suis heureux de ce qui est en train de se produire. Ma position n’est plus exactement la même que dans mon billet coup-de-poing-sur-la-table il y a deux semaines. J’en ai beaucoup discuté avec ma chérie, avec des gens autour, avec mes collègues, avec ma cadre. Il y a des choses à faire et le changement de statut est une évidence. Je suis aussi heureux que le premier recourt soit devenu une des revendications principales. Je sais qu’il y a du chemin à parcourir. Quelque part, ce qui me grise en ce moment, c’est de voir toutes ces sages-femmes (qui se bougent parfois difficilement, désolé les consoeurs) se lancer dans la lutte. Les discussions débordent, j’ai l’impression d’être spammé à tout bout de champs d’articles sur les sages-femmes, mais, merde quoi. C’est trop rare pour ne pas apprécier.

Tout était calme. Mon bol en polyester était vide, mon tapis de sol était mal gonflé. Je me suis calmé avec quelques épisodes de série et j’essayais de trouver le sommeil. C’est dur l’inconnu. On sait que ça s’arrangera peut-être. Pour moi il faudra quelques meubles, quelques affiches et un peu d’imagination. Pour la profession… Il faudra qu’on soit là pour les réunions de travail et que la grève ne lâche pas. Ça peut aller mieux. Juste parce que j’ai du mal à voir comment cela peut empirer.

J’ai l’impression d’attendre pendant un travail long et difficile. Je sais qu’il y aura une issue après. Dans les deux cas. Rien ne sera jamais comme avant, et franchir la porte me fait toujours peur. Mais c’est un tourniquet. Une fois qu’on l’a franchi on ne pourra plus revenir en arrière.

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