Mamema – 24

Chaque Noël, je pense à elle. Je n’y peux rien, ça fait déjà vingt ans.

Un Noël, mon père s’est engueulé méchamment avec son père. Il s’est levé, s’est dit qu’il n’y avait plus rien à dire. Il a à peine élevé la voix. « Chérie, prends tes affaires. On fait nos valises. On rentre à Paris. » Ma grand-mère a essayé de les raisonner, mais c’était trop tard. Les mauvais mots étaient sortis. Je me souviens du train de nuit du retour.

Maintenant je comprends. Je leur pardonne à tous les deux.

 

Dès lors, les fêtes de famille et les vacances, ça a été chez Mamema.

 

Photo by Daan Stevens on Unsplash

 

Mamema, c’est de l’alsacien. Son ambiance, son odeur et son parfum était très différentes. Elle portait du Channel et faisait un Kougelhopf toutes les semaines, avec interdiction formelle de mettre un orteil dans la cuisine pendant que la pâte levait. Son balcon donnait sur la méditerranée et on y regardait les feux d’artifices en été.

C’était la partie « médicale » de ma famille. Mon grand-père fut entre autre chirurgien − il est mort bien avant ma naissance − et elle était infirmière anesthésiste.

J’étais assez jeune. Cela fait presque 20 ans cette année.

Elle avait perdu sa mère pendant l’été, elle avait perdu son amoureux un peu avant. Peu à peu les gens disparaissait autour d’elle… C’est le moment où le cancer a décidé de venir lui rendre visite.

Essayez d’expliquer ce qui se passe vraiment à un enfant de 9 ans. Lui il ne voit que sa grand-mère dans un lit d’hôpital en secteur restreint. Elle a une perruque parce qu’elle a fait raser ses cheveux. Il apprend à mettre des sur-chaussures, un masque et une sur-blouse avant d’entrer dans une chambre. Il arpente les couloirs d’un CHU parisien en tenant la main de son père, et, tous les dimanches, il vient voir sa grand-mère. Il est dans la pensée magique. « Fais moi un bisous qui guérit ». Il se dit que si son bisous est assez fort, sa grand-mère ira mieux.

Tous les dimanches, pendant 4 mois.

On lui explique que si ça se passe bien, sa grand-mère sera sortie pour Noël. Peut-être qu’il y aura un réveillon en famille.

Ce Noël là, ses parents ont bu et s’engueulent au dessus du repas. Il sait que sa mère est inquiète, surtout. Elle pleure facilement. Les médecins sont peu optimistes.  Mamema est en train de lâcher. On lui a dit qu’elle n’a pas le droit de boire, mais qu’un infirmier lui a donné un verre d’eau. Il ne sait pas s’il l’aime ou le hait, cet infirmier.

Je crois que j’aurais fait comme lui.

Elle est partie fin janvier. Elle est morte dans les bras de ma mère, doucement, sereinement. Ses filles avaient une famille, et elle n’avait plus vraiment grand-chose à quoi s’accrocher.

Naïvement j’ai pensé que je pouvais aider à sauver des grands-mères. Dire que cela a créé une vocation, certainement pas ; mais ça m’a peut-être un peu poussé dans cette voie : comprendre, aider.

 

Je sais maintenant que c’était une partie perdue d’avance. Les médecins ont surtout permis à ma grand-mère de profiter de quelques mois de plus avec ses petits enfants, de sa fille médecin qui travaillait dans l’hôpital, de ma mère qui travaillait à côté.

Mes Noëls sont restés difficilement agréables.

Mais ça fait trois ou quatre ans que mes parents ne s’engueulent pas en systématique, il y a du progrès en terme d’ambiance. Peut-être parce à cause de la folie de cadeaux, un genre de potlatch familial exutoire. Ou peut-être parce qu’on a agrandit le cercle.

 

Mais je crois que le baume le plus efficace, c’est le temps. La priorité est à ceux qui restent.

 

Joyeux Noël.

Ma grand-mère – 23

Tout à l’heure on va chercher ma grand-mère au train. Elle vient pour Noël.

C’est mon dernier grand-parent et c’est un pan important de ma vie, de ma mémoire familiale. Elle m’a appris une foule de chose en cuisine, raconté des histoires ; c’est quelqu’un qui aime la botanique et la mythologie, qui raconte encore la généalogie des empereurs et parle d’histoire romaine.

Les histoires de famille, chez moi, c’est un peu compliqué. C’est une chance de l’avoir.

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« Je vais devenir sage-femme, grand-mère.
− …
− Grand-mère ?
− Excuse-moi. C’est bien. Et donc du coup, la médecine ? »
C’est la discussion que j’ai en l’appelant le soir de mon concours de P1.

Elle m’en a reparlé l’été dernier.
Nous étions assis sur un banc en pierre, sur le parvis de la cathédrale de Tours. C’était le mariage de mon cousin et les convives se dispersaient pour aller à la fête. Nous attendions mon oncle.
« Tu vois en face, la clinique ? C’est la que ton père et ton oncle sont nés. Et ta tante. »

Elle m’en avait déjà parlé.

C’était en 60, au terme d’une grossesse un peu plus difficile naquit ma tante. Avec mes mots médicaux sur son récit, je sais qu’il s’agissait d’une allo-immunisation rhésus. Mon oncle en avait réchappé de peu, mais ma tante… Ma tante était née avec une grosse langue, avec une nuque épaisse et avec des yeux un peu écartés.
La clinique était peut-être tenue par des bonnes-sœurs, mais les médecins ne s’étaient pas battus et l’avaient laissé partir. Elle avait reçu ce coup en pleine tête cinq jours après l’accouchement. « Votre enfant n’a pas survécu à l’accouchement, Mme Taksenhit. »

 

« Quand tu m’as dis que tu devenais sage-femme, j’ai pensé à elle. C’était des saletés. Elles m’ont mise des claques, pour ton père. Je criais et elle me disais que j’avais écarté les cuisses, que c’était ma faute. Une bande de vieilles connes frustrées… Je sais que c’était l’époque. »

Un silence est passé. Un instant de soleil sur ces souvenirs douloureux.

« Quand tu m’as dit que tu devenais sage-femme, j’ai pensé à elles. Et après je me suis dis que les choses avaient changé en soixante ans. Je sais que toi, tu es un sage-femme gentil. »