Seuls au monde

En fin d’année dernière (il y a 3 semaines, quoi), il y avait dans la presse un cri d’alarme : on manque de gynécologues. De tous ? Non. De gynécologues médicaux. 10lunes en avait parlé alors, et je n’avais rien à ajouter.

Et puis ce lundi, Allodocteurs nous a offert un sujet de complaisance comme j’en avais rarement vu.

Tremble, utérus, tu es en danger. Le savais-tu ?

Photo by Jerry Kiesewetter on Unsplash

 

Le texte est un mauvais résumé, la vidéo est une pépite.

Comme toujours dans cette émission, nous suivrons une patiente, « Hélène », qui a bien du mal à trouver un gynécologue. Elle a appelé, elle a tempêté, rien n’y a fait ; elle a finalement consulté à l’hôpital.

C’est son droit le plus strict, je suis pour le libre choix du praticien après tout. Nous le sommes tous, non ? Elle a beaucoup attendu ce rendez-vous parce que la gynécologue « est obligée de privilégier les patientes à risque, ou malades ».

À partir de là, le sujet peut se résumer en une phrase : tremblez femmes, on vous vole votre santé et vos spécialistes.
Car oui, les gynécologues médicaux sont les seuls à savoir dépister les cancers gynécologiques et prescrire une contraception. Le saviez-vous ?

Rien à voir avec ces gynécologues-obstétriciens, « qui s’occupent de la grossesse » ; ce qui n’empêche pourtant pas certains d’entre eux de faire de la gynécologie de ville et des dépassements d’honoraires.

Et parlerait-on de ces sous-races : les médecins généralistes, les sages-femmes ? Ces sous-professionnels incapables, donc, de « dépister d’éventuelles pathologies comme un cancer du sein, du col, des ovaires… » ou de « prescrire les traitements contraceptifs. »

Les vrais professionnels, seuls capables d’offrir « un suivi global optimal », sont donc en train de disparaître.

La faute à l’État qui en forment de moins en moins, privilégiant les postes de gynécologue-obstétriciens.

 

Ils en sont là ?

Ce n’est pas la première fois que les gynécologues médicaux se lancent dans une campagne de ce type, mais en arriver à cracher sur leurs confrères à ce point ?
Surtout, faire peur par le biais d’une émission grand public en se posant comme le dernier rempart contre la hausse de la mortalité des femmes ?

 

Les femmes ont des alternatives pour leur suivi.

Les sages-femmes, déjà, qui sont des diagnosticiennes.
Les médecins se sont toujours méfiés des sages-femmes. Les seules époques où notre profession ne fut pas vraiment sous tutelle fut celles où la santé des femmes n’intéressait pas le pouvoir politiques. Les adjectifs comme « sales », « dangereuses » ou « incompétentes » ressortaient allègrement à la grande époque.
Une sage-femme libérale propose des consultations de gynécologie, et parfois l’étend au-delà, parce que nous sommes aussi des accompagnantes dans la vie des femmes.

Les médecins généralistes sont, à mon avis, une évidence ; notamment pour faire rempart contre la hausse de la mortalité des femmes.
De quoi meurent les femmes ?
D’après l’OMS, les premières causes sont les cardiopathies, les accidents vasculaires cérébraux, les démences, les pneumopathies cancéreuse ou infectieuses… Je pense que voir un médecin généraliste peut être très profitable. Beaucoup sont formés et ils assurent déjà une grande partie des suivis gynécologiques.

Les gynécologues obstétriciens sont aussi des gynécologues, et ils sont en nombre. J’ai vu des hôpitaux sans gynécologues médicaux, et ça fonctionnait. Si on tient à voir un spécialiste en premier recours. Je suis pour le libre choix du praticien, comme je le disais plus haut.

Au-delà des disputes de chapelle, les femmes ont à leur disposition un réseau de praticiens formés et qui sont appelés à travailler en équipe pour mieux prendre en charge les femmes dans leur quotidien.

 

Je pense que les gynécologues médicaux ont un intérêt réel, une plus value à apporter au système de soin. Je connais deux internes de cette spécialité, l’une brille en PMA et en prise en charge des problèmes hormonaux, l’autre se spécialise en onco-gynéco.
Celle de ma mère trouve génial que les sages-femmes prennent la relève et ne s’occupe plus que de pathologies importantes.
Doivent-ils être obligatoirement des professionnels de première ligne ?

 

Ont-ils un secret qui empêche les utérus d’exploser ? Les femmes vont-elles aléatoirement décéder parce qu’ils disparaissent ?
Nous aurons sans doute la réponse dans quelques années.

J’arrête les stats

Une ligne horizontale. Mon égo de post-adolescent, il y a 10 ans, avait du mal à accepter une ligne horizontale.

Cette ligne m’accueillait à chaque connexion sur l’administration de mon blog, à l’époque où j’ai commencé. WordPress, ma deuxième plateforme me faisait, elle, remarquer que je n’avais pas encore de commentaires. « C’est pas grave, on n’est pas pressé ».

Mettre le doigt dans l’univers des blogs, c’était un peu comme prendre de la drogue. On écrit, on sort ses tripes, et la ligne frémit. Quelqu’un est venu. Quelqu’un m’a lu.
Ne tirons pas de conclusions hâtive. Peut-être que c’était par hasard. Peut-être qu’il s’est perdu et est reparti aussi sec.
Heureusement, quelqu’un a la réponse : le module statistique. Combien de temps est-il passé ? Combien de pages a-t-il vu ?

Photo by Jeremy Thomas on Unsplash

 

Le module de statistique, aux premiers jours du blogging, c’était ton dealer et ton patron. Il récompensait l’égo en tapotant ta tête avec fierté, ou il te faisait remarquer que tu n’avais pas atteint l’objectif.  Maintenant qu’il y a des vues, il faut faire mieux. Tu dois faire mieux.
Tu croyais que c’était un hobby ? Tu pensais juste écrire un truc merdique dans ton coin ? Tu ne sais pas ce que pense le public, mais moi je sais. Ils ne sont pas assez nombreux, ils ne sont pas satisfait.

Tout d’un coup, ces gens qui s’écrivent derrière leurs écrans se retrouvent confrontés à la performance.

Ce n’est pas une nouveauté d’avoir une application qui te félicite parce que tu as passé les 5 kilomètres, qui te fait remarquer que tu n’as pas fait tes 6000 pas, ou que seulement 6 personnes ont aimé ta nouvelle photo de profil. Oui, tu l’as mise parce que ça faisait 2 ans, et que Facebook te le rappelle à chaque connexion. Tu n’as pas vraiment réfléchi, tu t’es juste trouvé potable sur la photo prise au mariage d’un pote.

Juste 6 personnes ?

 

Je ne sais pas s’il y a des articles du type « 7 astuces avoir un maximum de like sous une photo de profil, la quatrième changera votre vie », mais il y a dix ans il y avait des articles sur les vues, le référencement. Il y avait des règles : mettre les liens dans les signatures de forum, améliorer ses mots clés, des liens dans le premier paragraphe, un vers soi, un vers les autres. On disait : un article, c’est deux commentaires ailleurs.

Il n’y avait pas de réseaux sociaux.

Je sais qu’on vit dans un monde où les gens confondent internet avec 6 applications, et je les comprends. Au début il n’y avait que des communautés fragmentées ; des forums avec des centres d’intérêts précis.

 

J’ai déjà passé des soirées après avoir lancé un article à regarder les retweets et les stats en temps réel. Parfois j’étais heureux, parfois j’étais déçu. J’étais accro aux statistiques.
J’ai même un jour mis mon blog sur le wikio. Est-ce que quelqu’un se souvient de ça ? Il y avait des gens qui s’en vantaient, qui comparait leurs stats comme des adolescents qui s’ennuient un dimanche après-midi et qui décide de comparer la taille de leurs sexes. Je suis X au classement général, Y au classement médical. Je suis sur le classement officiel du Monde, du Figaro, des blogs à suivre ; je me suis inscrit aux Blogs Awards : votez pour moi ! Si je mets des pubs, si 10 000 personnes viennent, si j’y passe plus de temps je pourrai dégager un SMIC.

C’était un hobby. Ça doit rester un hobby. Les plateformes avaient l’air de vouloir en faire vivre les gens.

C’est tellement vain de faire du contenu facile et rapide, d’essayer de faire du clic, d’attirer des visiteurs.

Je veux dire…
Est-ce que ce n’est pas ça qui tue YouTube et la presse française ?

 

Quand j’ai dis que j’allais changer, c’est parce que j’ai failli perdre ce blog, et j’ai eu envie d’écrire à nouveau.

Mais j’arrête les statistiques.

Je mens.
Je suis allé voir ce que donnait le partage de mon dernier article avant d’écrire celui-ci.

Mais pour de vrai, plus de statistique.

Pour qui est-ce qu’on écrit, finalement ? Pas pour des chiffres, par pour cet ersatz d’encéphalogramme numérique.

Ce que je vois maintenant est beaucoup plus intéressant : des réponses, des partages, des réactions. Un commentaire. Je crois que plus personne ne laisse de commentaire. Même WordPress a lâché cette idée de séparer ça du flux des publications. Sans statistique, la publication a cela de fascinant qu’il n’y a plus que des réponses humaines, des gens qui agissent parce cela leur a plu.

Quelque chose de plus humain, de moins austère.

J’aime bien voir quand ça te plait, ce que j’écris.