Le Village – 14

« Une sage-femme, ça manquait par ici. Je viens voir comment vous êtes. »

C’est franc et honnête.  Elle a un commerce dans le quartier et elle connait beaucoup de monde.

C’était il y a deux ans.

Ça a commencé petit à petit avec des gens du coin. Le nom de cette première patiente revenait de temps en temps. J’ai fait des visites à domicile, j’ai reçu des gens pour les grossesses et les rééducations du périnée. Maintenant certaines viennent me voir « pour ne pas déranger leur gynécologue », et le gynécologue en question préfère de toute façon l’obstétrique.

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Le plus difficile a été de passer ma phobie téléphonique et de faire connaissance avec les médecins, les kinés, les ostéopathes et, bien sûr, les autres sages-femmes.
Ils ont été accueillants et sympa, même si nos échanges sont rares. De temps en temps on se ré-adresse des patientes parce que l’agenda est plein.

Je sais qui fait les consultations de pédiatrie et qui est nul en allaitement. Je sais qu’unetelle fait de l’osteo-gyneco, que l’autre a cet appareil très cher mais diablement efficace.

 

Il y a quelque chose de très nouveau pour moi, de très  bizarre. Les gens me reconnaissent dans la rue, peu à peu des familles m’ont accueilli. C’est encore léger et assez diffus, mais je me sens mis à une place. Je suis une des sages-femmes du quartier.

Je discute avec la boulangère et je croise des gens à la supérette, certains coiffeurs me recommandent.
Une amie a appris mon installation par son esthéticienne ; Paris est parfois juste un village.

De temps en temps je sors dans la rue et je croise des parents qui vont au parc. Un des premiers nouveaux-nés que j’ai vu a 1 an et demi et court partout.

C’est fou comme ils grandissent vite.

Une belle histoire – 13

J’ai eu une patiente seule cette année.

Je la voyais dans son minuscule logement du 18ème arrondissement, un de ces endroits où l’habitat est inégal et où les boutiques pour blancs aisés remplacent peu à peu les magasins d’import, les tailleurs de wax et les coiffeurs.

J’étais là pour sa tension artérielle, mais surtout pour sa fille.

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Plus précisément, pour sa fille qui était encore hospitalisée. Je venais la voir trois fois par semaine pour l’écouter me parler d’elle.

Ça a commencé par ses peurs : elle était petite, et fragile. Elle avait fait une infection et à cet âge là il n’y a pas vraiment de petite infection. Elle m’avait raconté le jeu des transferts d’une réanimation à une autre, et la peur qui allait avec. À chaque fois elle était à l’arrière de l’ambulance avec sa fille dans la couveuse.

J’ai lu avec elle des comptes-rendus en jargon, cette langue si délicate que nous parlons entre sachant. Je traduisais. C’était rassurant, alors je rassurais.
« Pourquoi est-ce qu’elle ne sort toujours pas, ma fille ?
− Il lui faut du temps. Les infections c’est difficile à cet âge.
− L’infection, puis la jaunisse. Et ensuite quoi ?
− Ensuite il faut qu’elle grossisse. Elle est peut-être trop petite, non ? »
Elle le savait déjà. Elle me parlait de cette main minuscule qui se refermait sur son doigt tous les jours.

Elle m’a parlé de sa fille à chaque fois et de ce qu’elle ferait avec elle. Elle m’a parlé de son premier fils et de son logement précaire, de ses démarches.
Je buvais mon verre d’eau, je mangeais mon gâteau, et sa tension diminuait.

Et vint notre dernière visite. Nous avons discuté une dernière fois, de sa fille qui sortait le lendemain et de sa confiance de mère. Elle avait préparé tout ce qu’elle pouvait dans ses 15 mètres carrés.

 

En repassant dans ce quartier, deux mois plus tard, je l’ai recroisée.

Elle m’a tout de suite fait de grands signes depuis le trottoir d’en face. Dans la poussette il y avait un bébé aux joues arrondies qui dormait profondément.
J’avais entendu tant d’histoires sur elle.