Le vestiaire des hommes

L’odeur me prend au nez, comme une madeleine oubliée derrière un canapé ; pas celle qui est tombée pendant un goûter et qui n’a jamais été ramassée, plutôt celle qui a été cachée pour que personne n’y touche. Jamais.

Il y a un côté chaussette, survêtements, sueur et produits d’entretien, avec un fond d’eau croupie dans une grille d’évacuation au sol.

Je regarde le vestiaire des hommes de la salle de sport, et je fais de mon mieux pour retenir un frisson d’angoisse.

Photo by moren hsu on Unsplash

 

« C’est complètement con Jimmy, tu es un adulte maintenant. » Un court instant je regarde les casiers au mur pour choisir le mien. Il y a plusieurs pièces, pour composer avec plusieurs niveaux de pudeur. On peut se mettre plus ou moins près des douches ; il y a un sauna, des toilettes et des lavabos.

A la réflexion c’est peut-être les vestiaires les plus aboutis que j’ai vu jusqu’à maintenant.

Mes souvenirs de vestiaires pour hommes remontent au collège et sont plus rustiques. Avant ça, il avait juste un jour précis où on allait à l’école en tenue de sport. Vu les activités de la récréation, cela ne changeait pas tant que ça des tenues ordinaires.
Au collège, garder la même tenue est presque un faux-pas. La mode de cette époque, c’était les fringues de sport, mais on n’allait pas garder les mêmes.

Le vestiaire de sport au collège est une sorte de chahut merdique empreint de codes de virilité trop vite digérés. Il y a des sportifs et des dominants. L’adulte responsable ne sera pas là. C’est une rare parenthèse sans figure d’autorité, sans surveillance ; cela devient vite le moment que l’on redoute toute la semaine parce que rien n’empêche un crétin en mal de sensations de te balancer quelques coups de pieds à la fin du cours parce que tu lui as fais perdre le match de basket. Lui ne perd pas, toi tu gagnes un lot de consolation.

Le lycée fut à peine plus vivable, juste recouvert d’un vernis de manières.

L’école de sage-femme fut rafraîchissante, finalement. En quelque sorte.

Tu te change dans le vestiaire des étudiants sages-femmes, s’il y en a un ; sinon dans celui désigné pour les étudiants. Parfois il s’agit d’un ancien local technique en sous-sol, crasseux, avec trois casiers à partager et trop peu d’espace pour parler d’intimité. Tu feras avec.

Parce que ce sont des vestiaires mixtes.

Enfin, disons plutôt que ce sont des vestiaires « on va pas créer un espace pour 3 étudiants masculins, ils ont qu’à aller se changer avec les autres ». Tu es toléré dans un espace féminin, tu te change face au mur pour ne gêner personne, tu attends ton tour à l’extérieur en cas de besoin aussi.

En salle, souvent, tu te changes avec les sages-femmes ou après les sages-femmes. Les mêmes règles s’appliquent de toute façon. Cela peut donner des moment de silence gêné, des regards en coin « Oh, et puis t’es sage-femme, on s’en fout », ou des discussions à bâton rompus en sous-vêtements.

 

Quand je commence à me changer j’ai une sorte de pudeur étrange, d’un coup. Il me faudra trois ou quatre visites pour accepter d’y prendre ma douche. Moi qui ai passé des vacances en sauna à boire des bières avec des suédois⋅es et des danois⋅es, en serviettes sur les bancs pour l’hygiène et rien d’autre.

Il y a dans un vestiaire d’homme une sorte de mutisme qui frappe quand la nudité entre en jeu. Regarder le corps de l’autre recouvert d’un simple sous-vêtement devient presque tabou quand celui-ci disparaît. Les conversations s’interrompent, même entre amis ; le sauna est propice à la contemplation.

J’ai l’impression qu’il y a comme une gêne du corps des autres et du sien, un continent mal identifié.

Je ne parle pas de mon corps avec mes amis. « Pas » comme dans « jamais ». Je ne parle pas de mon corps tout court d’ailleurs, comme peux le faire ma sœur, ma chérie ou mes amies entre elles.
On dirait que le masculin va avec la peur de révéler une blessure, une faiblesse. Ou que le sujet soit témoin d’une attirance gênante envers le corps de l’autre.

Mamema – 24

Chaque Noël, je pense à elle. Je n’y peux rien, ça fait déjà vingt ans.

Un Noël, mon père s’est engueulé méchamment avec son père. Il s’est levé, s’est dit qu’il n’y avait plus rien à dire. Il a à peine élevé la voix. « Chérie, prends tes affaires. On fait nos valises. On rentre à Paris. » Ma grand-mère a essayé de les raisonner, mais c’était trop tard. Les mauvais mots étaient sortis. Je me souviens du train de nuit du retour.

Maintenant je comprends. Je leur pardonne à tous les deux.

 

Dès lors, les fêtes de famille et les vacances, ça a été chez Mamema.

 

Photo by Daan Stevens on Unsplash

 

Mamema, c’est de l’alsacien. Son ambiance, son odeur et son parfum était très différentes. Elle portait du Channel et faisait un Kougelhopf toutes les semaines, avec interdiction formelle de mettre un orteil dans la cuisine pendant que la pâte levait. Son balcon donnait sur la méditerranée et on y regardait les feux d’artifices en été.

C’était la partie « médicale » de ma famille. Mon grand-père fut entre autre chirurgien − il est mort bien avant ma naissance − et elle était infirmière anesthésiste.

J’étais assez jeune. Cela fait presque 20 ans cette année.

Elle avait perdu sa mère pendant l’été, elle avait perdu son amoureux un peu avant. Peu à peu les gens disparaissait autour d’elle… C’est le moment où le cancer a décidé de venir lui rendre visite.

Essayez d’expliquer ce qui se passe vraiment à un enfant de 9 ans. Lui il ne voit que sa grand-mère dans un lit d’hôpital en secteur restreint. Elle a une perruque parce qu’elle a fait raser ses cheveux. Il apprend à mettre des sur-chaussures, un masque et une sur-blouse avant d’entrer dans une chambre. Il arpente les couloirs d’un CHU parisien en tenant la main de son père, et, tous les dimanches, il vient voir sa grand-mère. Il est dans la pensée magique. « Fais moi un bisous qui guérit ». Il se dit que si son bisous est assez fort, sa grand-mère ira mieux.

Tous les dimanches, pendant 4 mois.

On lui explique que si ça se passe bien, sa grand-mère sera sortie pour Noël. Peut-être qu’il y aura un réveillon en famille.

Ce Noël là, ses parents ont bu et s’engueulent au dessus du repas. Il sait que sa mère est inquiète, surtout. Elle pleure facilement. Les médecins sont peu optimistes.  Mamema est en train de lâcher. On lui a dit qu’elle n’a pas le droit de boire, mais qu’un infirmier lui a donné un verre d’eau. Il ne sait pas s’il l’aime ou le hait, cet infirmier.

Je crois que j’aurais fait comme lui.

Elle est partie fin janvier. Elle est morte dans les bras de ma mère, doucement, sereinement. Ses filles avaient une famille, et elle n’avait plus vraiment grand-chose à quoi s’accrocher.

Naïvement j’ai pensé que je pouvais aider à sauver des grands-mères. Dire que cela a créé une vocation, certainement pas ; mais ça m’a peut-être un peu poussé dans cette voie : comprendre, aider.

 

Je sais maintenant que c’était une partie perdue d’avance. Les médecins ont surtout permis à ma grand-mère de profiter de quelques mois de plus avec ses petits enfants, de sa fille médecin qui travaillait dans l’hôpital, de ma mère qui travaillait à côté.

Mes Noëls sont restés difficilement agréables.

Mais ça fait trois ou quatre ans que mes parents ne s’engueulent pas en systématique, il y a du progrès en terme d’ambiance. Peut-être parce à cause de la folie de cadeaux, un genre de potlatch familial exutoire. Ou peut-être parce qu’on a agrandit le cercle.

 

Mais je crois que le baume le plus efficace, c’est le temps. La priorité est à ceux qui restent.

 

Joyeux Noël.