Chaussettes – 17

Je suis arrivé dans la chambre de garde, en m’asseyant sur le lit toujours fait, je me suis rendu compte que la nuit avait été longue.

Je suis resté un instant hebété. Ma collègue de suite de couche est passée en coup de vent avant de commencer son tour. On a juste échangé quelques courtoisies.

Photo by Benjamin Lossius on Unsplash

J’ai commencé à me déshabiller avec lenteur, effeuillant les événements de la nuit et les jetant au sol. Ma tenue est humide de sang et de liquide amniotique, mes sabots ont besoin d’un coup d’eau et de javel ; le dimanche m’a épargné le staff, mais la chef de garde à préparé le café.

Je retire mes chaussettes mouillées avec soulagement et je douche mes pieds.

Rien ne vaudra jamais la sensation d’enfiler des chaussettes sèches et propres après une garde mouvementée.

Depuis ma troisième année, à cause des accidents qui émaillent l’apprentissage de ce métier, j’ai toujours pris des sous-vêtements de rechange pour aller en garde.

On ne sait jamais ce qui peut arriver en 12h.

Et s’il ne se passe rien d’humide, j’aurai toujours des chaussettes propres qui m’attendront après ma garde.

Cher corps – 10

« On dirait un sumo !
− Ouais ! Avec son maillot de bain, c’est un sumo d’Hawaï !
− T’en dis quoi, hein, sumo d’Hawaï ? »

Ça parait très anodin, une bande d’enfant qui jouent. J’avais 13 ans et ça m’a marqué à vie. En retournant au collège, dans mes rapports sociaux, j’ai eu l’impression que les gens me jugeaient directement sur mon physique et je me suis bâti une carapace.

Photo by Kira auf der Heide on Unsplash

Il a fallut que j’attende le lycée pour reprendre confiance. Ma mère m’emmenait faire du shopping ; je m’obligeais à passer devant le miroir. Il y avait ce qui cachait mes formes, ce qui mettait en valeur mes jambes et mes épaules. Le vendeur qui commençait à me connaître me donnait des conseils.

J’ai commencé à avoir du goût, à accepter peu à peu le corps que j’ai. Ce n’est pas facile quand il n’appartient pas à une norme de beauté socialement établie, mais c’est tout ce que j’ai. Parfois je me regarde dans le miroir et j’ose me trouver beau.

 

 

« Mon ventre est horrible. Et puis il y a cette ligne… Ma vulve ? Je veux même pas en parler. Un champs de bataille je suis sûre.
− Mais… Vous l’avez revue depuis l’accouchement ?
− Non. Ça doit être affreux.
− J’ai un miroir dans le tiroir. Ça vous intéresse de regarder en même temps que moi ? »

C’est devenu mon quotidien en rééducation du périnée. Je travaille maintenant sur le corps des gens, sur les kilos de grossesses qui ne partent pas à cause de l’allaitement et des marques qui restent.

Peu à peu j’encourage, je rassure et j’explique. Il y a des problèmes que l’on peut gérer immédiatement, beaucoup d’autres qui prennent du temps. Travailler sur le corps des gens, c’est aussi les rassurer si besoin. Chaque personne est belle à sa façon.

Je trouve ces corps marqués par la vie impressionnants. Cette linea nigra qui s’estompe et ces vergetures qui restent. Le miroir est un outil thérapeutique comme un autre.

 

Cet article du dimanche s’appelle Cher Corps car c’est le jour de sortie des vidéos de Léa Bordier. Ses vidéos sont une source d’apprentissage régulière et d’une douceur absolue.