Le sourire de la danseuse

Cet article sort comme il est. Je ne vois pas vraiment comment le modifier, mais il me parait toujours bancal.

« Salut ! Ça a été ta semaine ? »

Ma réponse est assurée, je pose ma main sur son flanc. Je sens qu’elle tremble un peu. « J’ai loupé le cours de la semaine dernière.
− Aucun raison que ça se passe bien, donc », je plaisante. Elle souris. La musique commence. Le tempo est un peu rapide, entraînant.

« Pense à une balle de ping-pong » a dit le prof. Une balle de ping-pong dans ta cage thoracique. Tu l’as avalée et elle rebondit sur ton diaphragme. Tes épaules partent avec, montent, descendent, ton bassin et tes genoux basculent. Arrête de penser. Cinq, six ; cinq, six, sept, huit.

Ses genoux sont un peu coincés, je sais que c’est une partenaire qui va être difficile. Elle regarde ses pieds, elle tressaute. Je la serre un peu, je l’entraîne avec moi. Elle se détend ; j’ouvre, elle tourne. Le prof dit tuck-turn, mais son premier départ est automatique. Elle cavale.

Je détestais quand ma prof de piano disais ça. « Tu cavales, oui, tes mains ont accéléré.
− Je panique toujours sur cette partie là. » C’est un morceau technique, un peu hors de mon niveau. J’aime me lancer des défis, mais fondamentalement cela fait un an que ce n’est plus ça. Je continue par habitude, pour avoir une occupation en dehors de ma P1.
« Il faut qu’on retourne à des choses plus basiques, oui ? les fondamentaux, toujours les fondamentaux.
− J’en ai marre de la lecture rythmique.
− On pourrait recommencer un prélude de Bach, oui ? »
Des préludes de Bach, j’en connais par cœur. Dans le noir, même 10 ans après je peux en refaire certain à l’oreille. Je les ai bossé jusqu’à la nausée.
On n’arrête pas le piano au bout de dix ans par fantaisie.

On referme. Un basique. Rock step, she goes. Oui je sais, ce n’est pas la variation, mais elle est dans les temps. Je crois qu’elle vient de sourire un peu.
« On tourne, crie le prof.
− Merci.
− Tu guides bien.
− J’ai une partenaire exigeante. » La suivante s’impatiente déjà.

Le sourire, c’est le plus important.

Ma première vraie partenaire de danse ne souriait jamais, ou seulement sur scène ou en filage. Elle se concentrait, elle essayait de rattraper les choses. En soirée elle pensait à ses pieds.

Le sourire, c’est ce moment de lâcher prise, c’est la récompense du guide. Un authentique sourire, c’est le moment où elle oublie un instant les pas, le rythme ; elle s’amuse.

Photo by Greg Ortega on Unsplash

 

J’ai mis du temps à avoir ce recul.

Quelqu’un qui se livre comme ça, c’est quelqu’un qui se sent en sécurité. Un espace de confiance mutuel, le temps d’une danse, d’un acte.

Tu peux te dire que cette vulnérabilité, c’est quelque chose qui est inhérent à ma profession. Des femmes me confient leur corps et il n’est pas tolérable de les trahir.
C’est une évidence pour le moi de 2017. C’était une évidence pour le moi de 2011, celui qui a lancé ce nième blog.

Avant cela… Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr que cela ait été si simple que ça pour la personne que j’étais en commençant mes études.

J’avais 20, 21 ans, je sortais d’un lycée qui m’expliquait que les autres étaient des compétiteurs, j’avais fait une PCEM1 où je mangeais, buvait et riait tous les jours avec des gens qui voulaient la même place que moi. J’étais un homme blanc hétéro cis de base, un de ceux dont je me moque régulièrement. On peut même dire que j’avais la suffisance de ceux qui sont bien installés dans leurs privilèges de classe et de genre ; ceux qui ne voient pas le problème.

Les études médicale n’ont pas arrangé grand-chose.
On appelait ça « désacraliser le corps » ; ça suivait presque jusque dans les vestiaires uniques : pas de genre, pas de différence de corps, juste une profession. Voir les collègues en sous-vêtement et me montrer en sous-vêtement paraissait presque normal, finalement. De temps en temps une collègue pudique me demandait de sortir et je le faisais ; certaines collègues trouvaient ça discriminant.

Le #balancetonporc m’a fait bouillir ce week-end parce que toutes ces histoires sont presque ordinaires. Je me suis dis qu’à une époque j’aurais pu être un de ces hommes.

C’est très con hein.

Quand tu cries un « payes tes seins » à une fille dans une soirée, c’est déplacé. Il y a des excuses comme l’alcool, l’ambiance, le fait que la moitié des filles dansent déjà à moitié nue parce l’endroit est sécurisant. Mais la vraie excuse, celle qui fait que « c’est pour rire », que « c’est bon parce qu’on est en soirée », c’est qu’en même temps que moi il y a 5 filles qui crient la même chose en rigolant. Si les autres femmes valident ce comportement, est-ce que je suis un cochon sexiste ?

Oui.

J’ai grandi et j’ai appris.
Je pense être maintenant une meilleure personne.
J’ai conscience aussi que mon parcours personnel est très particulier et que j’ai de la chance, en quelque sorte.

J’arrête les stats

Une ligne horizontale. Mon égo de post-adolescent, il y a 10 ans, avait du mal à accepter une ligne horizontale.

Cette ligne m’accueillait à chaque connexion sur l’administration de mon blog, à l’époque où j’ai commencé. WordPress, ma deuxième plateforme me faisait, elle, remarquer que je n’avais pas encore de commentaires. « C’est pas grave, on n’est pas pressé ».

Mettre le doigt dans l’univers des blogs, c’était un peu comme prendre de la drogue. On écrit, on sort ses tripes, et la ligne frémit. Quelqu’un est venu. Quelqu’un m’a lu.
Ne tirons pas de conclusions hâtive. Peut-être que c’était par hasard. Peut-être qu’il s’est perdu et est reparti aussi sec.
Heureusement, quelqu’un a la réponse : le module statistique. Combien de temps est-il passé ? Combien de pages a-t-il vu ?

Photo by Jeremy Thomas on Unsplash

 

Le module de statistique, aux premiers jours du blogging, c’était ton dealer et ton patron. Il récompensait l’égo en tapotant ta tête avec fierté, ou il te faisait remarquer que tu n’avais pas atteint l’objectif.  Maintenant qu’il y a des vues, il faut faire mieux. Tu dois faire mieux.
Tu croyais que c’était un hobby ? Tu pensais juste écrire un truc merdique dans ton coin ? Tu ne sais pas ce que pense le public, mais moi je sais. Ils ne sont pas assez nombreux, ils ne sont pas satisfait.

Tout d’un coup, ces gens qui s’écrivent derrière leurs écrans se retrouvent confrontés à la performance.

Ce n’est pas une nouveauté d’avoir une application qui te félicite parce que tu as passé les 5 kilomètres, qui te fait remarquer que tu n’as pas fait tes 6000 pas, ou que seulement 6 personnes ont aimé ta nouvelle photo de profil. Oui, tu l’as mise parce que ça faisait 2 ans, et que Facebook te le rappelle à chaque connexion. Tu n’as pas vraiment réfléchi, tu t’es juste trouvé potable sur la photo prise au mariage d’un pote.

Juste 6 personnes ?

 

Je ne sais pas s’il y a des articles du type « 7 astuces avoir un maximum de like sous une photo de profil, la quatrième changera votre vie », mais il y a dix ans il y avait des articles sur les vues, le référencement. Il y avait des règles : mettre les liens dans les signatures de forum, améliorer ses mots clés, des liens dans le premier paragraphe, un vers soi, un vers les autres. On disait : un article, c’est deux commentaires ailleurs.

Il n’y avait pas de réseaux sociaux.

Je sais qu’on vit dans un monde où les gens confondent internet avec 6 applications, et je les comprends. Au début il n’y avait que des communautés fragmentées ; des forums avec des centres d’intérêts précis.

 

J’ai déjà passé des soirées après avoir lancé un article à regarder les retweets et les stats en temps réel. Parfois j’étais heureux, parfois j’étais déçu. J’étais accro aux statistiques.
J’ai même un jour mis mon blog sur le wikio. Est-ce que quelqu’un se souvient de ça ? Il y avait des gens qui s’en vantaient, qui comparait leurs stats comme des adolescents qui s’ennuient un dimanche après-midi et qui décide de comparer la taille de leurs sexes. Je suis X au classement général, Y au classement médical. Je suis sur le classement officiel du Monde, du Figaro, des blogs à suivre ; je me suis inscrit aux Blogs Awards : votez pour moi ! Si je mets des pubs, si 10 000 personnes viennent, si j’y passe plus de temps je pourrai dégager un SMIC.

C’était un hobby. Ça doit rester un hobby. Les plateformes avaient l’air de vouloir en faire vivre les gens.

C’est tellement vain de faire du contenu facile et rapide, d’essayer de faire du clic, d’attirer des visiteurs.

Je veux dire…
Est-ce que ce n’est pas ça qui tue YouTube et la presse française ?

 

Quand j’ai dis que j’allais changer, c’est parce que j’ai failli perdre ce blog, et j’ai eu envie d’écrire à nouveau.

Mais j’arrête les statistiques.

Je mens.
Je suis allé voir ce que donnait le partage de mon dernier article avant d’écrire celui-ci.

Mais pour de vrai, plus de statistique.

Pour qui est-ce qu’on écrit, finalement ? Pas pour des chiffres, par pour cet ersatz d’encéphalogramme numérique.

Ce que je vois maintenant est beaucoup plus intéressant : des réponses, des partages, des réactions. Un commentaire. Je crois que plus personne ne laisse de commentaire. Même WordPress a lâché cette idée de séparer ça du flux des publications. Sans statistique, la publication a cela de fascinant qu’il n’y a plus que des réponses humaines, des gens qui agissent parce cela leur a plu.

Quelque chose de plus humain, de moins austère.

J’aime bien voir quand ça te plait, ce que j’écris.