5 ans dans le retro (3)

Imaginez un amphithéâtre gigantesque, rempli de la fine fleur des P1 (les 500 meilleurs, en gros), un énorme tableau Excel projeté sur l’écran avec des boutons, des macros et des numérus clausus. Il y a là des gens en pleurs, des rires, des gens qui ont l’air d’attendre une exécution capitale.

Bref c’est ce qu’on appelle l’amphi de garnison.

 

La croisée des chemins

Je suis arrivé là bas de bonne heure ce mardi matin. Pas trop tôt pour éviter les 100 premiers, mais suffisamment tôt pour soutenir mes potes. J’avais des amis et ma soeur pour me soutenir. Je me souviens que c’est la dernière fois que j’ai vu certains de mes amis de PCEM1, avec qui j’avais pourtant passé deux ans de galère. Certains parce qu’ils échouaient, certains parce qu’ils partaient en médecine. Une espèce de fuite en avant.

L’amphi de garnison, c’est un moment affreux. En bas, devant l’écran, il y a des gens.

Ils n’appellent pas des gens, ils appellent des numéros. Je ne suis qu’un classement, un numéro statistique dans une machine infernale. On met des humains par un point A, on entre un concours et des mauvais sentiments par un point B, on l’installe dans une salle ambiance et ça vous chie des statistiques. C’est tout, d’ailleurs. Des notes coefficientés. On ne se demande jamais quelles sont les vocations, les motivations, les envies profondes des candidats. Il n’y a pas d’oral, juste des cases à cocher et des ordinateurs pour noter des gens.

Je vois la dernière place de médecine partir 40 places avant moi. Certains potes sont passés. Ma meilleure amie de l’époque, avec qui j’ai passé deux années géniales, et qui n’y croyait pas, a pris une des cinq dernières places et est sortie en me lançant un regard brouillé de larme. Elle m’a jeté un dernier regard, un « courage », elle a pris son sac et est sortie de l’amphi. C’est la dernière fois que je l’ai vue physiquement.

Mon meilleur pote est resté jusqu’au bout. Ma copine de prépa, qui voulait sage-femme, est passée juste à côté de moi, en chemisier blanc. Elle m’a dit « A un de ces jours« . Cette fille était devant moi au concours. Cette fille était devant moi au DE. Ya des choses comme ça.

Les places de dentistes se sont épuisées 20 places avant mon tour. Je m’en foutais. Je ne serait jamais parti en odonto. J’ai senti la main de ma soeur sur mon épaule se serrer quand les dernières places pour kinés sont partie 5 places avant moi. Mon pote s’est retourné vers moi, comme pour s’excuser. Moi, j’ai souri quelque par. Il y avait cette place en sage-femme. Deux écoles, une de banlieue, une dans le centre. Il restait une place dans le centre, 8 au dehors.

La personne suivante a dit qu’elle ne voulait rien.

Celle d’après a dit qu’elle partait en banlieue.

La suivante également.

Celle d’après a renoncé.

La femme en bas a appelé mon numéro. « 455e… Sur la feuille d’orientation il n’y a que médecine donc… »

Je me suis levé. J’aurais bien aimer crier « Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre !« , mais j’ai crié « Je prends sage-femme à Paris ! » 

L’amphi m’a hué.

Je ne sais pas si vous vous êtes déjà fait huer par 400 personnes… Mais ça fait un choc. Je comprenais, je prenais la dernière place en sage-femme à Paris, donc les gens me huaient comme ils applaudissaient ceux qui avait pris sage-femme en libérant des places en médecine.

Je suis descendu, la femme a appuyé sur un bouton pour enlever la dernière place à Paris. Je m’en foutais. J’avais une certitude : entrer en école de sage-femme en Septembre. Ils m’ont donné un dossier, des papiers et m’ont dit d’aller voir la directrice… juste derrière. La directrice m’a serré la main, m’a dit qu’il y avait un autre homme dans ma promotion mais qu’elle ne savait pas si il serait là à la rentrée. On en reparlera plus tard, mais il s’avère que si. Elle m’a accueilli, a noté quelques informations et m’a libéré. J’étais un peu hébété.

Sur le côté il y avait une jolie fille, cheveux châtains qui m’a fait des grands signes de bras. Je me suis arrêté. Ca a été mon premier contact avec l’associatif sage-femme. Si vous aussi, vous vous retrouvez dans cette position, allez les voir, ces gens sont cools. En règle générale. Elle m’a donné un accueil plus sympa, plus franc et plus souriant que la directrice. Elle m’a donné des papiers sur l’association (un livret d’accueil sur l’école qui pointait comme point positif l’ambiance « entre fille » et d’autres petites choses) et elle m’a relargué dans l’océan. Je suis monté, j’ai pris mon sac, et j’ai fuis avec mes potes et ma soeur.

 

Après, j’ai eu trois semaines de répit, jusqu’à ce qu’un jour de glande, le téléphone ne sonne.

4 réflexions au sujet de « 5 ans dans le retro (3) »

  1. Bdp

    Il me semble que ces amphis ne se font plus partout maintenant? Tout se fait par Internet, c’en est encore moins humain!
    Mais ça devait être dramatique pour les personnes qui espéraient jusqu’au dernier moment et voyaient la dernière place leur filer sous le nez!

    Répondre
    1. Jimmy Taksenhit Auteur de l’article

      Et oui. Pour ça que c’est la croisée des chemins : tu arrives à un carrefour et tu ne sais pas quelle route tu vas prendre à la fin.

      J’avoue que par internet, c’est peut-être moins humain. Il faudrait faire mieux…

      Répondre
  2. elly10

    Haha je m’en souviens bien. J’était à côté de la jolie fille.
    C’était si loin et si proche en même temps :)

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>