5 ans dans le retro (24)

Je commence actuellement à bosser sur le chapitre 15 du Gardien, donc normalement je serai un peu moins productif les prochains temps. Pour m’en excuser je vais vous donner les résultats de notre petit jeu du 1er janvier. Il fallait en effet trouver en première position notre chère 10lunes, en deuxième position c’était moi-même, en troisième venait Knackie et en quatrième il c’était Sophie. C’est donc DocMam qui a trouvé ; elle gagne le droit à avoir son blog en lien dans son nom.

Merci à tous et à toutes pour vos visites et vos commentaires, la suite est en dessous.

 

J’étais donc en Chirurgie Gynécologique ambulatoire, et, je dois l’avouer, je ne m’amusais pas vraiment. Je crus un moment, voyant que l’infirmière avait changé, que ma journée serait plus chaleureuse, mais non. La vacataire remplaçante n’alluma pas l’ordinateur et resta muette avec ses magazines féminins pendant toute la journée. Terriblement sympathique.

Si bien qu’à ma troisième garde, je décidais de prendre les choses en main et demandant à aller au bloc pour « voir ce qu’on fait à nos patientes » (et surtout pour échapper à ces journées à mourir). L’infirmière (encore une autre) m’a regardé avec soulagement et a appelé la cadre pour programmer ça. Et ensuite elle m’a jeté hors de son poste de soin pour aller voir en suite de couche. Parce que « J’ai rien à te faire faire, va voir si mes collègues ont quelque chose pour toi ! » 

Et ainsi mon stage de chirurgie gynécologique devint un petit stage de suite de couche, voir un peu de salle de naissance avec un tout petit peu de grossesse à haut risque. Je me suis donc faufilé dans le poste de soin de suite de couche, pas trop sûr de moi, pour me retrouver face à une jeune femme en rose. Elle était cool.

 

Transmission

Je veux dire… Quand on est étudiant sage-femme, tout petit, on a une espèce de crainte mêlée d’admiration pour les diplômées, même jeunes. Moi je suis entré, j’ai dis que j’étais là pour voir s’il y avait des trucs pour moi, et elle, elle m’a pris sur son tour. En quelque sorte pris par la main. C’est une des premières sages-femmes qui m’a fait sage-femme. Elle était simple, accessible, gentille. On pouvait faire une blague et elle rebondissait. Elle avait une passion pour une chanteuse des années 60, elle m’a raconté l’après-midi qu’elle avait passé avec son idole.

Elle m’a donc montré ce que je sais des suites de couche et ce que j’ai continué à faire depuis. Je prenais le bébé dans les bras pour dépanner la mère pendant qu’elle officiait, je l’observais avec attention. Et puis, sans crier gare, elle a pris le bébé dans ses bras « Bon, maintenant tu vas bosser, hein. C’est mon tour de pouponner un peu. » 

La journée a continué comme ça, tout doucement. Elle se partageait le service avec l’infirmière. Trop de patiente pour les voir toutes, mais au moins elle voyait les problèmes prioritaires. Ca je le comprends avec le recul. Si cette sage-femme passe par là et si elle se reconnait, je souhaite la remercier du fond du coeur.

 

« C’est ça, une IVG. »

Ma quatrième garde a commencé différemment. Déjà, ma garde a commencé une heure plus tard. Le bloc opératoire ne commence en général pas avant 8 heures. Je suis là pour voir ce qu’on fait des femmes, pour changer mon quotidien et surtout pour voir les IVG.

J’ai toujours été pro-choix. Par principe en fait. Je pense que toute femme a le droit de choisir d’avoir une grossesse ou non ; pour l’instant je n’ai rien trouvé qui puisse me faire changer d’avis. Quelque part je voulais voir ce que ça donnait en vrai.

J’ai été accueilli par une super infirmière anesthésiste qui m’a offert du café directement (et qui m’a parlé, comme… à un être humain on va dire), et peu à peu l’équipe du bloc est arrivée. Il y avait des chirs, des anesthésistes, des infirmières – une collègue étudiante sage-femme de ma promotion qui perfusait les patientes que je n’avais pas le droit de piquer (quelque part, elle piquait à ma place, par procuration). Et la matinée a commencé.

Les patientes entrent dans le bloc, souvent pour une anesthésie générale. L’anesthésiste les installe confortablement, avec un drap gonflable pour qu’elles aient bien chaud, puis il fixe une seringue d’un liquide blanc opaque à la perfusion. « Comptez jusqu’à dix, madame, un, deux, trois, bon on peut y aller. » La patiente dors, l’anesthésiste la ballonne, moi je suis dans mon coin.

Le chirurgien entre en scène (vraiment, en quelque sorte : il a les deux mains levées, il se plante au milieu du bloc et il attend comme un acteur dramatique que l’infirmière-costumière vienne l’habiller). Il pose un spéculum, attrape le col, mets un truc métallique long (une bougie) dedans pour le dilater un peu puis, quand il est arrivé à ce qu’il faut de dilatation, il prends une canule en plastique, la met dans le col et appuie sur la pédale. En trois seconde ce qu’il y avait dans l’utérus est dans le container d’aspiration, une trace sanglante, rien d’autre. C’est ça, une IVG. Ca n’a pas changé depuis l’utilisation de la méthode Karman par le MLAC dans les années 1970 : un canule souple stérile, une pompe à vélo inverser, et voilà.

Pour la petite histoire, pour l’anecdote surtout, Karman était un psychiatre californien. La méthode est souvent pratiquée sans anesthésie ou avec une anesthésie locale. Cette méthode permet de faire des interruptions de grossesse avec un très faible taux de complication et une mortalité presque nulle. Dans le monde, une femme meurt toutes les 6 à 9 minutes parce qu’on lui a refusé l’accès à une méthode  et parce qu’elle n’a pas eu d’autre choix que d’arrêter une grossesse qu’elle ne voulait pas avec des méthodes artisanales « à l’ancienne » : une bonne vieille endométrite des familles, ou la consommation de produits toxique. La mortalité et les complications sont souvent dues à une infection, une hémorragie ou une blessure de l’appareil génital. Refuser ces soins, c’est condamner des femmes à mort, comme on l’a encore vu récemment en Europe.

On regarde les saignements, on vérifie que l’utérus est vide, et on réveille la patiente. L’anesthésie générale met toujours un coup. Certaines sont soulagées, certaines pleure un peu parce que tout est fini. Je me suis dis que je ne jugerai jamais ces femmes.

Je suis remonté du bloc en début d’après midi, après la dernière hystéroscopie. L’infirmière vacataire de mon coeur m’a regardé et m’a dit qu’elle n’avait rien pour moi, d’aller voir ailleurs. Je suis allé en suite de couche où il n’y avait rien non plus. J’ai alors croisé la cadre qui m’a dit « Mais si tu descendais en salle de naissance pour voir s’il y a quelque chose ? » 

 

Il y a des moments magiques dans l’existence où l’on apprend rien sur le plan technique. Quelque part, ce stage n’est pas si négatif que ça. Aucun stage ne l’est. Je suis descendu en salle et je me suis retrouvé dans une ambiance calme. J’aime beaucoup certaines salle de naissance pour cette capacité qu’elles ont à sembler toujours enracinées hors du temps.

Il n’y avait pas beaucoup de travail, peut-être une ou deux patientes en travail. Une sage-femme d’expérience m’a pris sous son aile. Je n’ai rien fait, je l’ai juste regardé. Il y a dans l’apprentissage de cette profession une part de mimétique importante. Je me rends compte que mes comportements professionnels sont souvent inspirés de celles qui m’ont enseignées. J’ai appris, en regardant une sage-femme accompagner sa patiente, et je me suis dis que ça serait vraiment génial de pouvoir faire ça de ma vie.

C’est comme ça qu’a vraiment, je pense, débuté ma vocation.

 

Je suis rentré fourbu (trois gardes de 12h d’affilée, ça crève) mais heureux. J’avais cinq jours de repos et une valise à faire. Il fallait que je parte au…

 

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