5 ans dans le retro (21)

J’étais toujours en hôpital de semaine. Lundi au jeudi, sans interruption. Et le vendredi ? Que se passait-il tous les vendredis ?

Voilà le récit de l’expérience la plus déstabilisante de ma vie. Parce que l’hôpital de semaine, au final, c’est des gens qui viennent pour des explorations, de l’imagerie ou des traitements à stabiliser. La panacée au final. A part une fois où j’ai sauvé la vie de quelqu’un en faisant un dextro (oui, sur un patient diabétique, la réponse des médecins semblait être coronarographie interventionnelle et scanner exploratoire alors que ça ressemblait à un problème d’hypoglycémie), les patients allaient plutôt pas trop mal.

Sauf le vendredi. Le vendredi je passais de l’autre côté du pavillon : en hospitalisation.

 

En hospitalisation, il y avait des choses horribles : la vieillesse et la mort.

Jusqu’à maintenant je n’avais pas vraiment été confronté à la vision de la  déchéance humaine dans toute sa splendeur. Les patients étaient vieux, usés. Beaucoup d’hommes, quelques femmes, dans des chambres doubles, avec des problèmes divers. Des hommes qui furent en pleine grandeur à une époque et qui, l’instant d’après, étaient des psychotiques avec des troubles hallucinatoires en rémission d’AVC. Un jour, j’ai craqué et j’ai trouvé un rasoir pour ce patient. Il l’a pris, s’est mis devant la glace et a commencé à débroussailler. Il était presque nu, ses muscles fondus dans la lumière de la salle de bain étroite, carrelée de vert chiotte et de calcaire. Ses doigts allaient, avec automatisme, et les lames rippaient sur la peau et son épaisse barbe tombait par paquet dans le lavabo.

Ca, et la douche. C’était le patient sur lequel toutes les infirmières crachaient aux transmissions parce qu’il était désorienté, parce qu’il arrachait sa sonde urinaire, parce qu’il ne parlait pas facilement.

 

Quelque part, ces vendredis, c’était un cauchemar. L’équipe changeait et les patients étaient là très souvent. Ils passaient en diabéto, en réa, ils revenaient. C’est là que j’ai perdu mon premier patient. Je le connaissais presque pas. C’était un nom sur une feuille de transmission, quelqu’un à qui j’ai dit bonjour en prenant sa tension au matin. Et à 11h30 il était mort. On a appelé le médecin, on a appelé du monde et l’interne a prononcé le décès. On l’a nettoyé, on l’a emballé dans deux draps et il est parti. La chambre était vide, c’était mon dernier jour.

Les étudiantes infirmières apprenaient des trucs sur le coeur pour une Mise en Situation Professionnelle. J’ai pris un café pendant que les infirmières discutaient de « ma situation« . Je m’en foutais. J’ai validé. Elles m’ont fait des remarques, m’ont dit que j’avais de la chance qu’on ne mette pas de note aux étudiants sages-femmes et tout ça. C’est pas grave, j’avais fini mon stage en cardiologie.

 

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