5 ans dans le retro (20)

Quelque part, il y a au fond d’un soignant une espèce d’ambivalence. J’essaye de me défoncer pour mes patients, peut-être parfois trop. Je pense qu’ils sont là pour être pris en charge dans les meilleures conditions possibles et je pense devoir le faire (et le faire aussi) avec toute la bienveillance dont je dispose.

J’ai commencé comme ça, au début.

Mais je pense que chaque soignant, tout bienveillant qu’il soit, a en lui un démon sournois, cette petite voix qui se réveille en lui et qui lui dit « Nan mais sérieux, dude, cette patiente elle te fait pas chier ? Nan parce que là… » Cette petite voix, je l’entends peu souvent. Voilà comment je l’ai rencontré.

 

C’était une patiente venue de diabéto avec une prothèse totale de hanche et un diabète morbide. Elle n’était, pas sympa, elle n’était pas bavarde, elle n’était pas rigolote. Elle se contentait de rester au fond de son lit à nous regarder avec un air bête et ses rares réponses étaient antipathiques.

Bref, pour la première fois, une patiente m’a révulsé. Je sais pas trop comment l’expliquer. Je suis plutôt du genre arrangeant comme soignant. Pour qu’une patiente commence à m’énerver un peu, il faut une bonne heure et demi où elle se fout ouvertement de ma gueule. Parfois, au transmissions, j’ai eu des collègues qui se plaignaient ouvertement. « Attention, patiente chiante ! » Je comprends, mais ça ne m’a jamais vraiment dérangé.

Cette patiente là m’a dérangé. Elle était là avec la porte ouverte en face du poste de soin. Au début elle sonnait pour poser des questions avec son air traînant et son figure de trois pieds de long. Elle roulait des yeux quand on lui répondait. J’aime pas ça. Et puis elle demandait parfois le bassin pour y pousser, satisfaite, un étron de première qualité. Elle me regardait bêtement en attendant que je prenne mon courage à deux mains pour retirer le réceptacle de plastique et que j’aille le vider.

Pourtant.

 

Pourtant il y a eu une infirmière de l’après-midi pour s’en occuper quand même, pour mettre de la crème anti-escarre sur ses deux fesses inamovibles en m’expliquant son passé d’aide-soignante.

Parce que cette patiente dérangeante, elle avait juste besoin de soins. Et le soin, ce n’est pas juste trois pilules et une perfusion.

Elle me dégoûtait toujours, mais l’espace d’un instant, je l’ai un peu plus comprise. Elle dégoûtait tout le monde en fait, et peut-être, quelque part, les soignants étaient devenus pour elle un corps maltraitant. Ou alors elle était juste insupportable.

J’ai compris qu’on pouvait devenir maltraitant.

 

 Amen

C’était un prêtre. Le père machin. C’est bizarre, parce que dans le dossier de soin infirmier, en cardiologie, il y avait un item « titre » qui restait toujours vide. On pouvait cocher plein de choses comme Monseigneur, Président, Abbé… J’ai coché Père.

Quelque part, il était chez lui, mais dans un rôle inversé. C’est l’aumônier de l’hôpital. Combien de fois est-ce qu’il est venu dans ces couloirs et dans ces chambres, avec sa soutane, son col romain, ses tempes grise argentée et son début de calvitie ? Cette fois c’est lui le malade. Ca lui fait bizarre, mais il s’est résigné. Il est calme, souriant, alors que je le perfuse.

C’est la fin de la matinée, pour une fois c’est vraiment calme. Je n’ai rien à faire, alors je m’assied dans le fauteuil et je l’écoute.

 

Je ne suis croyant mais pas catholique. Mais j’ai beaucoup de respect pour les hommes d’église. Donc on parle, je l’écoute. On n’a pas parlé religion, il ne m’a pas demandé ce en quoi je croyais. Je n’ai pas eu un débat théologique de 4h sur la transsubstantiation, la particularité de l’esprit saint ou la théorie du libre arbitre. Ce genre de débat ne sert qu’à amuser la galerie. Il sait, je sais, que cela n’aboutira à rien.

A la place il parle de la suite. De la mort, de la souffrance, de la vie, de la naissance, de l’univers, des vivants et des moins vivants, jeunes ou pas jeunes. Il parle de lui. Il a été en maternité, souvent, parce que la maternité école est un niveau 3 et qu’elle a son lot de larmes comme toutes les maternités. Il me parle de ma future profession avec des yeux neufs et sages. Ceux d’un prêtre de 56 ans, qui n’a pas de préjugé (si vous imaginiez le nombre de préjugés qui existent sur un mec sage-femme, et combien chaque personnes que je croise dans ma vie de tous les jours peuvent m’en débiter à la minute) ; juste un début d’expérience.

Je suis resté là. Une heure de plus. Qu’importe. L’important c’est la rencontre. Il savait qu’on allait lui annoncer de mauvaises nouvelles, et je savais que je ne le reverrais pas avant un bout de temps.

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