5 ans dans le retro (19)

Au début je m’étais demandé si j’allais pas interrompre ma série le temps d’écrire un peu sur ma situation actuelle, mes premières gardes de sage-femme et le début de mon expérience professionnelle. A la réflexion, il m’apparaît que je manque encore beaucoup de recul là dessus. On va donc attendre que tout soit bien mûr, et ensuite on fera un gâteau avec. 

Car si vous faites bien les choses, à la fin vous serez cuits et il y aura du gâteau.

 

En repensant à ce premier stage en cardiologie, je me demande souvent comme j’ai fait pour me contenir et ne pas exploser mon téléphone contre le mur. Aujourd’hui je me lève parfois à 5h30 pour aller en garde, mais je sais toujours que je ferai pas ça cinq jours d’affilé. Là, faire ça tous les jours sans pouvoir avoir de vie sociale, c’était de la folie. Je n’ai jamais vraiment souffert du manque de sommeil, mais j’ai vu les dégâts chez certains potes. C’était pas vraiment beau à voir.

 

J’étais donc en cardiologie, à l’hôpital de jour. En gros c’est une aile qui n’était ouverte que du lundi au jeudi et fermée le week-end.  Les séjours étaient relativement court (de 24 à 72h) et chaque semaine commençait avec le balais des purges.

A l’hôpital, pour éviter les épidémies de légionelloses dans les vieux bâtiments, on purge les robinets en faisant couler de l’eau chaude pendant une minute pleine, et ce, toutes les semaines. En gros, ça ressemblait à un jeu de gosse. Tu entres dans la première chambre, tu ouvres le robinet d’eau chaude à fond, et tu continues dans chaque chambre jusqu’au bout du couloir. Ensuite tu reviens et tu fermes tout. Dans le même ordre. J’avais une infirmière un lundi qui avait son propre schéma mental de purge de robinet : elle zigzaguait. Quelque part t’as un espoir secret qu’il s’agit d’un rêve et que les robinets ne ferment pas, que le service se retrouve inondés et qu’on doive faire les transferts de patients sur des radeaux via les vertigineuses chutes des escaliers (on est au 8e étages, va essayer d’inonder ça). Je crois que j’ai fait un rêve comme ça, une fois.

Mais pas à cette époque.

En fait, tous les lundis matins, c’était un peu un réveil. Je suis toujours arrivé avant l’infirmière. Il n’y avait pas d’infirmière de nuit, pas de transmission. On arrivait dans les couloirs endormis et on réveillait le monstre hospitalier.

 

Jalons et portraits

J’ai eu quelques personnages marquants pendant mon passage là bas. Je vais essayer de les retranscrire aussi bien que possible. Les erreurs passeront à la postérité.

D’abord il y a eu Francis. Je crois que j’ai envie de l’appeler comme ça. Dans ma tête c’est Francis, mais ça aurait put être Frank, François, Michael ou Hugo. Francis avait une petite marque sur son dossier. Un petit rond rouge. Le genre où les infirmières mettent un rond rouge en gros, puis se disent que c’est pas assez alors passe un coup de surligneur fluo jaune et mettent un point noir au milieu pour faire comme un cible.

Moi, j’ai pas forcement fait attention. J’avais vu dans son dossier qu’il était H. H c’est un des petits noms qu’on donne à ce genre de maladie chronique. On ne donne jamais le vrai nom, on se contente de la marquer en rouge dans les replis du dossier et de mettre une marque sur la couverture. Le genre de marque qui dit « Ce patient est peut-être un pestiféré ! »  Francis était cool et jeune, Francis faisait un boulot vraiment sympa, Francis était là pour surveiller les effets sur son coeur de son traitement antirétroviral.

Francis avait 35 ans, il avait le VIH et il avait des CD4 dans les chaussettes.

Ca se voyait à ses veines. Les seules filles que je connais avec des veines pareilles, c’est des filles qui ont eu des chimios.

J’ai commencé à perfuser Francis une première fois et sa veine, la superbe sur son avant bras a claqué. Francis a fait la grimace et m’a dit que c’était pas grave, que ça arrivait tout le temps. Il avait le sourire. L’infirmière est arrivée en trombe alors que j’avais mon deuxième cathéter à la main et m’a dit d’arrêter parce que je n’avais pas le droit de le perfuser. Trop tard. J’avais mis des gants, pas fou. Francis l’a mal pris.

Elle a essayé de détendre l’atmosphère, de poser quelques questions. Elle lui a parlé de son traitement et de « ce qu’il avait ». Francis l’a mal pris. Pour lui il a une maladie, identifiée, et au moment où j’écris ces lignes je ne sais pas s’il est encore là. J’espère fort fort fort que oui parce qu’il était vraiment sympa. A aucun moment elle n’a parlé du VIH, elle a esquivé. Lui, il revendiquait.

C’était mon premier contact avec cette maladie, pas mon dernier (loin de là), et je me suis toujours qu’on pouvait faire mieux qu’une marque sur une couverture de dossier.

Quand je suis rentré, j’en est parlé à mes parents parce que ça me touchait beaucoup. J’ai peu parlé d’eux depuis le début de cette série, et j’en parlerai un peu plus loin. Ils ont un rôle non négligeable dans ces histoires.

Ma mère a pleuré ce soir là. Parce qu’elle a perdu trop de potes à cause du VIH. C’était il y a longtemps, en 89 – 90. Coup sur coup, six, huit. J’ai eu l’impression que pour la génération qui me précède, ce virus a vraiment été un traumatisme. Pour moi c’est un risque, il faut se protéger. Je ne sais pas comment réagit ma génération à ce sujet.

 

Lundi, vous aurez d’autres portraits.

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