5 ans dans le retro (15)

En fait, le plus étrange, c’est que passé ces premiers accouchements, j’ai surtout des souvenirs vagues. Il y a eut de l’activité et des femmes enceintes. Il y a eut des coups de chaud et des moments tranquilles. Il y a eut ces longs moments d’attente. Comme si mon boulot consistait à attendre. Parfois j’allais du côté des sages-femmes pour voir ce qu’elles faisaient, leurs drôles de feuilles avec des traits partout, des annotations en pattes de mouche et des couleurs. C’était incompréhensible au premier abord, mystérieux au second.

Et puis il y avait cette cadre du bloc qui « supervisait » mon stage. Cette cadre qui faisait juste des remarques, qui passait en coup de vent, habillée un peu n’importe comment.

En fait, j’ai d’autres souvenirs. Ma première césarienne par exemple. Je me suis retenu, en écrivant ce mot. Je n’ai pas mis de majuscule. Cela vous laisse une drôle d’idée une césarienne en urgence. Tout va presque bien, et puis d’un coup, tout va mal. On charge au bloc, on court partout, un gars avec une casaque et des gants blancs éventre une femme, lui mets les boyaux à l’air, fend un gros globe violet et en sort un bébé.

Peu importe comment je regarde ça, c’est juste inhumain. Ca sauve des vies par contre, et ça c’est bien. Mais, c’est inhumain. Ca pisse le sang et si l’externe est un branque ça sent la chaire brûlée au bistouri électrique. Quand vous avez senti l’odeur de la chaire brûlée, vous ne pouvez pas l’oublier.

Le recueil

Dernier souvenir que je veux évoquer, entre les moments d’attente sous la pendule du bureau, il y a ces fameux recueils qu’il fallait s’entraîner à savoir faire. J’étais tellement fébrile, avec mes gants à côté de la table de réanimation, à attendre que la sage-femme m’apporte le bébé (ouais, c’est froid et impersonnel). J’en ai même oublié le papa qui vivait l’expérience année 50 et qui faisait les cent pas derrière la porte du sas pour attendre de voir sa petite fille.

Donc la sage-femme arrive, me demande où est le papa. Moi je dis « Euh ? » Il parait qu’on m’a demandé de le faire rentrer, mais bref, c’est loin. Donc moi, avec cette mignonne petite fille (note à google : je ne suis pas un pédophile, c’est un bébé et… Bref, je suis sage-femme quoi, c’est normal) sur la table, toute nue, avec la lampe radiante qui me défonce la gueule, le masque, la charlotte qui n’arrangent rien. Donc, comme à l’école.

On prend une sonde, on la met dans la bouche, la petite qu’est toute belle prend la sonde, l’arrache et la balance à l’autre bout de la table. Avec le recul, je me dis qu’aspirer cette poupette, c’était sans doute pas la peine. Donc, pas démonté, je prends une autre sonde (je suis en stérile, pour une raison qui me semble aussi stupide), et j’y retourne en lui tenant les mains. J’avance, j’avance, j’avance, je retire en aspirant. Bon. Jusque là, ça va. On attaque donc la perméabilité des choanes. Pour les profanes, on va dire qu’il faut vérifier le petit trou qui se trouve au fond du nez.

Avec une arme comme la logique, on pourrait se dire que :

  • Un bébé ne respire que par le nez au début.
  • La non-perméabilité des choanes l’empêcherait de respirer.
  • Donc, la saturation baisserais.
  • Donc, le bébé serait bleu, et ça se verrai.

(Donc subsidiaire, on pourrait aussi prendre une petite compresse pour vérifier la présence d’un flux d’air).

Donc, moi, jeune étudiant, j’enfonce avec entrain la sonde dans le nez de la gamine et je bute au fond. « Ca ne ressemble pas au mannequin d’entrainement. » me dis-je. « Elle est vivante, elle. » me rétorque la sage-femme. L’infirmière se moque de moi. La sage-femme prends ma main pour me guider. Le mouvement est précis, bizarre. Il m’a fallut du temps pour prendre le coup.

Comme ça, j’ai déroulé tout mon TD de recueil du nouveau-né. Il ne faut pas poser de question, rien remettre en cause. On fait une intramusculaire de vitamine K, comme ça, pour le fun et ensuite on la pèse et on la mesure. Ca a l’air facile comme ça, mais ça fait bizarre parce qu’un nouveau-né, ça glisse, parce qu’on se met du vernix plein les gants, du sang aussi (il faut bien tailler le cordon). Le tout sous la lampe et la surveillance étroite de la sage-femme qui rouspète parce que « c’est lent ».

 

La fabrique des enfants

Cependant, j’ai aussi de bons souvenirs avec les nouveaux-nés.

Je crois que c’est un cliché de dire que les nouveaux-nés rendent gaga. En PCEM1 il y avait ce cours sur la psychologie infantile, et notamment ce passage sur la néoténie. Le prof te dit que tout le monde font devant un bébé. Moi, à l’époque je me disais « Bullshit ! Je suis un mec quoi, je vais pas… » 

Et puis il y a ce jour où une des sages-femmes te demande de l’aide pour une prise de sang. Trois fois rien. Mettre le petit doigt dans la bouche du nouveau-né à piquer pendant qu’elle met une aiguille dans la main. J’ai fondu. C’était trop mignon. Un petit humain qui suçotait le bout de mon doigt avec application en me regardant avec de grands yeux curieux. J’avoue. J’ai fondu.

Je me souviens aussi d’une journée avec un père dans la crèche. Un genre de mec africain avec les cheveux gris, quasiment 60 ans et qui avait son huitième fils. On a parlé. Juste parlé, au dessus de son fils dans la couveuse qui regardait le monde avec de grands yeux. J’aime bien les enfants dans les deux heures après leurs naissances parce qu’ils ouvrent toujours des yeux énormes pour gober l’univers.

On a juste parlé. C’était cool. Il m’a donné un peu de sagesse sur le monde.

 

Mais les bonnes choses ont toujours eu une fin et ce stage s’est terminé aussi vite qu’il avait commencé. Les infirmières m’ont saqué parce que je n’étais pas « assez étudiant sage-femme », la cadre m’a fait une leçon de morale sur le comportement et la vie pendant un entretien interminable sur les motivations profondes de mon stage. J’avais bien envie de lui répondre « Piger ce que je fous là et valider ce stage, vu que c’est obligatoire. » , mais j’ai eu l’impression que ça ne passerait pas. Donc je lui ai fait un petit laïus sur la vie, l’univers et le reste, et c’est passé. Pas en douceur, mais c’est passé.

J’ai encore ces feuilles dans un classeur chez moi. On me les a rendu à mon diplôme. C’est marrant de relire ça, mes objectifs « partiellement atteints » et ma « posture professionnelle inadaptés aux situations complexes rencontrées en salle de naissance ». Comme si à 20 ans sorti d’un concours stupide on était capable d’être déjà très professionnel.

Mais l’essentiel, c’est bien de valider.

Une réflexion au sujet de « 5 ans dans le retro (15) »

  1. Knackie

    Et en 4ème année t’en as marre de prendre des gants et le laius de la vie passe en « Mme la Cadre si votre équipe avait pris la peine de mieux m’accueillir sans être bourrée d’à priori…blablablabla » Testé et approuvé, ça fait du bien :o)

    Répondre

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