5 ans dans le retro (14)

C’était un mercredi, mon deuxième jour de stage. J’y suis allé en étant un peu plus confiant que la première fois. D’accord c’était sanglant, d’accord c’était inhospitalier, mais je n’allais pas m’arrêter là. Quoi. On n’a pas subi deux ans de PCEM1 pour se décourager à la première claque.

Des claques, j’en ai pris mon paquet, et ça n’est pas près de s’arrêter. Heureusement que je m’y suis habitué.

En fait, ce deuxième jour de stage a été tout à l’opposé de mon premier. Calme. Je suis arrivé pour l’après-midi car ma collègue préférait le matin (nous nous étions réparti en roulement de sept heures), et la salle étaient calme. Je me suis installé sur un fauteuil pour discuter un peu, prendre l’ambiance. Le tableau était presque vide ce jour là, les infirmières courraient au bloc opératoire (qui, par contre, était fourni). Il y avait une patiente en salle de naissance qui venait d’avoir sa péridurale.

Je me souviens que tout est allé très vite ce jour là.

J’étais sur mon fauteuil, face à la chambre de la patiente. Ma collègue rentrait dans ses pénates et l’infirmière avait sorti son IPhone (à l’époque c’était tout nouveau ces engins, cela faisait baver les gens). Soudain, il y eu une sonnerie. J’étais un bon étudiant sage-femme discipliné et docile, donc je suis allé voir.

Il y avait donc cette femme, presque installée en position gynécologique, et son compagnon, paniqué qui faisait les cents pas. Ils étaient jeunes, et ça m’a frappé. Mon âge, presque. J’ai pris mon sourire le moins effrayé, et je leur ai dit  »Bonjour, je suis un étudiant sage-femme du service avec les infirmières, et oui, j’ai dis tout ça, que puis-je faire pour vous ? »

Le compagnon m’a dit juste « Elle dit que ça coule, j’ai peur de regarder. » J’ai plus ou moins ri intérieurement, j’avais aussi peur de ce que je pourrai trouver sous ce draps. Au moins, c’était à la lumière du soleil, pas dans une de ces chambres aveugles. L’infirmière, parce que je ne revenais pas, a passé la porte au moment où je regardais.

Il faut dire une chose sur ces salles de naissances : elles étaient mal foutues. L’entre-jambe des patientes pointait directement vers la porte, ce qui n’arrangeait pas la… la quoi déjà ? Ah oui ! La pudeur des femmes en couche, ce petit quelque chose inestimable. Ne voyez pas là d’ironie. Pourtant, cette pudeur semble parfois s’évanouir, mais ce sont des circonstances dont nous reparlerons sans doute plus tard.

Donc, imaginez vous. Moi, en tunique informe, demandant à la patiente si elle sent quelque chose. Un rayon de soleil passe les nuages paresseux de ce mois de janvier et me barre la gueule. La femme me répond qu’elle a beaucoup appuyé sur le bouton de la pompe à péridurale, et qu’elle ne sent par conséquent absolument rien du tout. Moi qui porte mon regard interrogatif vers le mec, à contre-jour (foutu rayon de soleil) et qui annonce que je vais soulever le drap pour regarder. Le compagnon se cache les yeux. Je lui indique, en essayant de rester professionnel, après deux jours de stages, qu’il y a un siège à ses côtés sur lequel il s’empresse de se laisser tomber.

Je soulève donc ledit draps. A ce moment la porte s’ouvre et l’infirmière commence à entrer. Là, je vois deux bourrelets de chair, ce qui est donc une vulve parfaitement épilée, avec un drôle de rond noir au milieu. Je me dis tout haut, envoyant au passage valser mon asepsie verbale « Oh, on voit les cheveux. » L’infirmière referme la porte et je l’entends crier « On est au petit couronnement !!! »

Personnellement, quand j’emploie ce ton là, c’est plus pour dire « Procidence !!! » mais ça… bref.

Donc moi, je mets des gants, parce que je me dis que ça pourra toujours m’être utile. C’est la deuxième fois que je vois un accouchement, alors je me dis qu’il faut que je fasse un truc, même si j’ai juste une vague idée de la chose, et je me dis que des gants ne seront pas de trop. Là dessus entre la sage-femme et l’infirmière. L’infirmière me pose trois ampoules de Syntocinon sur la paillasse. La sage-femme me regarde, regarde mes gants, me lance un regard complice qui veut dire « T’as le temps pour ça, garçon » et met ses gants stériles.

La patiente comprend qu’il y a un truc et s’écrit « Il se passe quoi ?! », la sage-femme répond « C’est votre bébé qui arrive ! » La femme la regarde incrédule, le mari devient pâle. « Mais je ne sens rien » s’écrit-elle ! « Il va falloir pousser un peu. » dis juste la sage-femme.

Alors elle pousse un peu, doucement. La tête progresse, un petit visage apparaît et l’enfant est là. Il se pose, comme une plume, sur la poitrine maternelle dénudée et râle un peu puis ouvre les yeux avec un sourire de petit chat. Les parents sont en larmes et lui murmurent son prénom. Moi je suis bousculé. C’est beau, c’est propre, c’est émouvant. Quelque part en moi, il y a un petit truc qui se fendille en moi.

Le placenta viens tranquillement. Rien à recoudre. J’ai juste une toilette à faire pendant la sage-femme emmène l’enfant, je discute avec la mère, j’échange quelques plaisanteries, quelques instant plus tard, on dirait qu’il ne s’est rien passé. Mais une chose revenais dans sa bouche.

Elle n’avait rien senti.

5 réflexions au sujet de « 5 ans dans le retro (14) »

  1. MylèneSF

    phénomène assez fréquent avec les PCEA…
    Par contre, ça me questionne toujours celles qui sont heureuses de n’avoir rien senti du tout… Je ne dis pas qu’il faut impérativement faire sans péri mais bébé se retrouve vraiment tout seul quand la femme n’a AUCUNE sensation et ne cherche pas à en avoir… vive les péri bien dosées… Ai fait sans pour mes deux loustics, et même si sur le moment je me suis demandée dans quelle m**** je m’étais mise, pas de regrets!!

    Répondre
  2. Bdp

    Sur le coup souvent elles sont contentes de ne rien sentir, juste après le bébé est là et tout est merveilleux; En en reparlant quelques semaines/mois plus tard certaines regrettent pourtant. Je trouve toujours difficile de savoir comment agir devant une femme ne souhaitant à la base pas de péri qui finalement en veut une sur le moment et qui après te reproche soit de lui avoir fait poser, soit de ne pas lui avoir fait poser…
    J’imagine que ces choses se « sentent » avec l’expérience?

    Sinon ça me donnerait presque envie d’aller en stage tes articles :-)

    Répondre
  3. Jimmy Taksenhit Auteur de l’article

    Elle n’était pas contente. Ca l’a coupé en deux, elle n’a pas eu le temps de réaliser… ça lui a laissé une angoisse monstre à cette patiente. C’est quand j’y repense que je m’en rend compte.

    Répondre
  4. Es

    Bof, moi je regrette surtout d’avoir « trop senti », surtout pour le 1er où j’ai « vraiment trop senti » (ce qui n’ a pas rendu les choses plus efficaces pour autant, puisque forceps, sans anesthésie).
    Avoir trop senti la douleur m’a empêchée de vivre le moment, en fait, parce que je ne pouvais me focaliser que sur ça. Très vite, j’avais tout oublié (sauf la douleur, donc). C’était allé très vite, mais quand même).

    De la deuxème fois, je me souviens surtout des moments avec pas (ou pas trop) de douleur. J’ai un petit blanc quand la péri n’a plus suffi en fin de travail et qu’il a refallu le masque. Je me souviens que la douleur a l’expulsion a rallongé l’étape de la poussée, parce que ça faisait tellement mal que (par réflexe), je ne poussais pas complètement au maximum, déroutée par la douleur. Les mots parfaits de la sage-femme ont fini par débloquer la situation, et le bébé est finalement sorti tout naturellement et sans instrument (comme quoi, les statistiques sur la péridurale et les instruments, hein, bon).

    A priori, je repasserai par là un jour, et à la constitution du dossier, je compte quand même dire que pour moi, en tout cas, moins j’ai mal, mieux j’y arrive. Evidemment, il parait que quand tout marche super bien, on a les sensations sans la douleur, mais à choisir entre trop sentir ou pas assez, personnellement, je pencherais pour le pas assez, et ce n’est pas mon souvenir de forceps sans péridurale qui me fera dire le contraire (personnellement, j’ai dit).

    Bravo et merci pour tes articles, au passage.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>