5 ans dans le retro (13)

J’étais paré. J’avais toutes mes tenues propres et mon matériel (à l’époque je savais pas encore qu’il me suffirait d’une règle et d’un 4 couleurs pour tout faire). Je n’avais pas assez d’anticorps, mais j’avais menacé, supplié et signé 4 décharges, et le médecin du travail avait craqué. Je suis arrivé devant ces portes pleines de fantasme avec une camarade de classe, je les ai poussées et j’ai vu l’autre côté.

C’était mon premier jour de stage, ever, et mon premier jour en salle de naissance. Parce que pour commencer le mois de janvier en bonne forme, l’école a pensé que c’était bien de m’envoyer en salle à la maternité école, et de subir ce que chaque promotion dira à celle qui vient après elle pour les siècles à venir : « Franchement, les infirmières de salle de naissance… » Car oui, consoeurs, futures consoeurs et autres lecteurs de province, à Paris, on fait les choses en grand et pour qu’une sage-femme puisse gérer 3 patientes et les urgences, il y a des infirmières qui occupent les fauteuils dans le bureau et qui parfois vont faire la perfusion quand l’étudiante sage-femme est débordée.

Je rigole. Un peu. On reviendra dans mes stages ultérieurs en salle de naissance sur mes expériences (mal)heureuses avec les infirmières. Ce jour là, j’étais le bleu envoyé en première ligne. J’avais eu, genre, trois TDs, et je n’avais aucune espèce d’idée de la façon dont j’allais survivre à cette journée. La pression qu’on se met tout seul, dans ses cas là, c’est fou.

J’ai donc poussé la porte de ce qui s’est avéré être un sas et tout de suite l’aide soignante de l’accueil m’a arrêté avec un cri !  »Tu n’y penses pas malheureux, m’a-t-elle dit avec un lourd accent et des mots moins choisis, par là, c’est l’accès du public, il faut que tu fasses le tour ! » Et je suis donc entré par les urgences, le couloir de service où se trouvait l’office alimentaire, les vestiaires et…

Et c’est à ce moment là qu’il fallut se changer. C’est facile, il y avait un vestiaire pour les sages-femmes, donc nous… Non. A l’école, le vestiaire pour les sages-femmes, c’est accès uniquement après un diplôme d’état (ou un badge d’interne, parfois, mais nous y reviendrons aussi). Mais qui dit école, dit vestiaire pour les étudiants sages-femmes ! Ca tombait rudement bien, car nous… Et bien non. Le vestiaire pour les étudiants sages-femmes, c’était à partir de l’année supérieure. Sorte de concept idiot, lié à ce qu’il était vraiment ridiculement petit (à l’époque) et qu’il nous fallait aller ailleurs. Qu’à cela ne tienne il nous restait le vestiaire du personnel paramédical dans le sous-sol. Cette fois, j’en étais sûr… Et bien les aide-soignants et brancardiers qui étaient là-bas me firent comprendre que j’y étais fortement indésirable. « Où penses-tu donc que l’élève aide-soignante va pouvoir déposer son sac à main et ses affaires, me demanda-t-on avec le même langage, mais beaucoup plus fleuri, il doit bien exister un vestiaire exclusivement réservé aux étudiants sages-femmes hommes arrivés fraîchement à l’école, non ? » 

Il s’est vite avéré que ce vestiaire s’appelait les toilettes du sas du bloc opératoire. Je m’y suis changé pendant trois semaines d’affilé avant de mettre mes affaires dans un placard en salle de naissance.

« Trouver sa place d’étudiant sage-femme » , comme on nous disait à l’école. Si déjà j’avais su où me changer.

 

 La première fois

Je suis donc arrivé en salle de naissance avec ma collègue, après avoir réussi à me changer tant bien que mal. J’avais pas l’air terrible, mais on s’en fout un peu, à force. Les tenues ne sont pas sexy. J’avais un genre de pyjama blanc informe.

Nous avons eu un bref entretien avec la cadre infirmière qui nous a plus ou moins houspillé parce qu’on lui faisait perdre du temps dans son planning alors qu’on était venu à sa demande. Ensuite on s’est retrouvé sur des fauteuils, dans le bureau des sages-femmes. Tableau blanc. Vingt minutes se sont écoulées. On a parlé, moi et ma collègue. Les infirmières étaient dans l’office, les sages-femmes dans la chambre des sages-femmes, l’externe de garde était dans ses annales d’ECN et lançait parfois un regard perdu au monde qui l’entourait.

Puis une infirmière est venue. Elle s’est plantée devant nous et nous a dit « Il y a N. qui passe une femme en salle, qui vient ? » Avec ma collègue on l’a joué à Pierre/Feuille/Ciseaux. J’ai gagné, et j’ai suivi l’infirmière. Elle m’a montré des feuilles à remplir à l’arrivée (c’est entré dans une oreille, sortie par l’autre… hélas, mais j’ai rattrapé ça après), elle a noté un jargon bizarre sur le tableau blanc (Mme M. IIp 4cm O- Toxo LAC) et elle m’a dit que maintenant il fallait que j’aille me présenter. Le temps de faire la paperasse, de regarder le maigre dossier obstétrical, l’anesthésiste avait déjà posé la péridurale. L’infirmière m’a ouvert une porte et m’a poussé dans une pièce aveugle carrelée de vert et peinte en bleue.

Moi, seul, pour la première fois, avec une femme enceinte. Il y avait aussi plein de fils, de tuyaux, d’appareils bizarres qui faisaient du bruit, un scialytique allumé. Et une femme donc, couverte d’une de ces immondes blouses d’hôpital qui ont alimenté une belle polémique cet été. « Bonjour, c’est moi, est-ce que je peux rester dans la pièce pendant que l’infirmière s’occupe de vous et ensuite, est-ce que je peux regarder votre périnée avec un air émerveillé (?) pendant que vous accouchez ? Dites oui ! » lui ai-je demandé avec des mots beaucoup mieux choisis (mais prosaïquement, c’était ça l’idée générale, faut pas se leurrer) et en essayant de vaincre ma timidité.

Elle, elle m’a regardé de haut en bas, a compris que, malgré mes longs cheveux de l’époque, j’étais un mec, et m’a dit oui. Puis elle m’a souri. Moi, je suis resté à la regarder, à essayer de surtout ne pas regarder autre chose que son visage, et à me balancer d’un pied sur l’autre, sans rien dire.

Cette patiente était cool.

En fait, elle m’a plus pris en charge que moi. Elle a trouvé un sujet de conversation, a brisé un peu la glace, et moi, j’ai pris mes marques. Celles que je trouvais. Je suis donc ressortis. J’allais la voir de temps à autre, prendre une température pour faire genre. Entre-temps l’infirmière me montrait d’autres trucs. La salle s’était remplie. J’ai vu une perfusion et d’autres trucs.

Et puis on se rasseyait avec les infirmières. J’étais largué, je renonçais presque à comprendre.

Puis la sage-femme a effectué cette danse que je connais maintenant si bien. Elle s’est levé, s’est étirée, a regardé l’horloge, puis une feuille (son partogramme) puis l’horloge. Puis une collègue. Elle s’est mise à la limite du bureau. Elle a regardé nous, l’horloge, puis elle a dit « Bon ! Je m’installe ! » bien sonore. L’infirmière m’a dit « On y va ! » et je l’ai suivi sans vraiment comprendre. On est entré dans cette minuscule pièce aveugle et je l’ai vu avec l’aide soignante installer la patiente en position gynécologique pendant que la sage-femme mettait sa panoplie. C’est à ce moment là que j’ai compris que c’était l’accouchement. L’infirmière ma juste dit « Pose toi là, et regarde« . C’est donc ce que j’ai fait. Voir mon boulot en action pour la première fois, avec une lampe braquée sur le périnée de la patiente, replis de chairs surmontés de quelques poils pubiens roux que la sage-femme écartelaient avec ses doigts. Elle disait à la patiente de pousser, la patiente devenait rouge, l’infirmière disait de pousser plus fort et la voix de ma future consoeur  allait se percher dans les aigus au fur et à mesure qu’elle perdait son souffle. Puis, elle reprenait une inspiration et tout s’arrêtait pendant qu’elle mettait sa main gantée sur le ventre de la patiente pour palper à la recherche d’une contraction.

Je me suis senti bizarre d’observer cette scène. Presque voyeur en fait.

Et ça a recommencé pendant ce qui m’a semblé être une éternité. Et puis la tête a commencé à arriver. Des cheveux noirs d’abord, puis de la peau, puis un peu plus. C’était extraordinaire. Il y avait une tête, entre ces grandes lèvres, et cette tête sortait millimètre par millimètre, en douceur. La sage-femme a glissé deux doigts entre la tête et le périnée, et a regardé l’infirmière. Il y a eut un échange muet dans leur regard. L’infirmière a regardé la pendule, la sage-femme aussi. Puis la sage-femme a pris une paire de ciseau et l’a mise en place, sans rien dire.

Elle a dit à la patiente de pousser, et a coupé en même temps. Et tout est devenu rouge. Un flot a couvert la tête qui est sortie rapidement. La sage-femme a tourné la tête, fait sortir une épaule puis l’autre et a mis le nouveau-né sur le ventre de sa mère.

Il y a eut un moment de flottement. 5 secondes peut-être avec un silence irréel. Tout le monde s’est jeté sur le bébé, l’a frotté, a ri aux éclats, a crié des « Félicitations ! » et on a entendu un cri. La sage-femme a dit « Je vais aller m’occuper de lui » et a disparu avec le bébé. L’infirmière m’a dit « Maintenant, nous, on regarde si ça saigne pas. »  »Ca saigne », j’ai dit. Elle m’a dit que non, ça saignait pas. Pourtant il y avait du sang partout, une plaie béante sur le périnée.

La sage-femme est revenue, a dit que tout allait parfaitement bien et qu’on attendait la placenta. Il y avait juste, pour l’instant, un cordon qui pendait mollement entre les jambes. La sage-femme a fait un premier geste pour voir si le placenta étaient décollé. Elle avait toujours son tablier taché de sang, et, à la lumière du scialytique, on pouvait se rêver dans un slasher movie.

En fait, après une quinzaine de minutes, elle a dit « Bon, il ne sort pas, on va aller le chercher. » Je l’ai vu prendre des gants énormes (et tellement chiants à enfiler, parfois) et les mettre. Jusqu’aux coudes. L’infirmière a mis de la bétadine partout sur le gant, sur le périnée la sage-femme a juste mis sa main. Puis son poignet. Puis son bras. Et moi, je me retrouvais dans cette pièce avec une sage-femme pleine de sang qui mettait sa main jusqu’au coude dans le vagin d’une femme qui serrait les dents. Et je me suis demandé si c’était encore vraiment un slasher. Bizarrement je n’ai pas senti de répulsion. Je me suis juste dit « Oh, c’est ça. »

 

En sortant ce jour là, il faisait déjà nuit. Je suis allé à l’apéritif des chapeaux marrants et j’ai retrouvé des étudiantes sages-femmes de mon école. Elles m’ont payé une bière « parce qu’un premier, ça se fête ! » et elles m’ont écouté. Elles ont fait la grimace. « Dur pour un premier ! » J’ai vu D. à qui j’ai raconté et qui a faillit recracher sa bière. J’ai vu d’autre gens. Les mecs m’ont regardé avec des yeux ronds, les filles se sont tenu le ventre en disant « Mais quelle horreur ! » En même temps, elles m’avaient demandé les détails. Fallait pas.

Quand je regarde en arrière, je trouve que mon baptême du feu a été très explosif. Le lendemain, de retour en salle, j’ai attaqué ma deuxième journée avec un autre accouchement, plus sympa. Mais ça, c’est pour la prochaine fois.

12 réflexions au sujet de « 5 ans dans le retro (13) »

  1. Knackie

    Mon premier c’était une femme que je connaissais pas, des ventouses qui ont fait « splotch » et un périnée complet.
    J’ai rien compris. Juste « splotch ».

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  2. Anerick du blog "Péripéties d'une infirmière"

    Merci pour ce billet ! Très prenant.
    ça m’a rappelé mes années d’étudiantes où l’on est ballotté de gauche à droite, à suivre les instructions des anciens. Un peu désagréable mais c’est le passage obligé. Et quel beau métier d’aider à donner la vie, symboliquement, je ne trouve pas mieux. Mais paradoxalement, cet instant semble être d’une telle violence, je veux dire physiquement et psychologiquement pour la femme.

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  3. MylèneSF

    j’ai eu de la chance…
    Ma première fois,c’était dans une petite mater, 1 SF de garde, pas d’autre ESF, pas d’externe, 1 AS et une femme sans péri!
    Bon, le 2ème par contre….

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  4. Jimmy Taksenhit Auteur de l’article

    @Knackie : *Splotch !*

    @Anerick : C’était le premier. Après on s’y habitue… et ensuite on se rebelle. Il n’y a fondamentalement pas de raison que cela se passe comme ça.

    @Babeth : Tu penses que je devrais mettre un warning anti femme enceinte ? Hum…

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  5. elly10

     » Moi, je suis resté à la regarder, à essayer de surtout ne pas regarder autre chose que son visage, et à me balancer d’un pied sur l’autre, sans rien dire. »… ahahah c’est tellement vrai!

    Mon 1e c’était une césarienne
    Mon 2e un liquide méco avec une réa derrière
    Mon 3e une img
    Mon 4e bon bon ok j’arrete!!!

    J’aurai peut etre du y voir un signe ;-)

    Tu seras sous les tentes jeudi?

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  6. pillowlawa

    Rhhaaaa mais pourquoi je lis ça moi? ça donne pas du tout du tout envie d’avoir des enfants –> sors vomir

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  7. Chloé

    ah oui non mais pour celles qui craignent de vivre ça du coté de celle qui accouche : comme le dit le (merveilleux) auteur, il n’y a pas de raison que ça se passe comme ça !
    Mo je trouve qu’il est d’interet public de dire comment ça peut se passer AVANT, histoire de reflechir à ce qu’on accepte ou pas, histoire de s’en prémunir ou pas, histoire de faire avancer les choses ou pas…

    et sinon, merveilleux auteur de ce blog : merci pour ce non moins merveilleux blog !

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  8. Chloé

    (je ne sais pas si je suis claire : je veux dire que dans la majorité des cas ça ne devrait pas se passer comme ça… mais dans tellement trop de cas (la majorité ?) ça se passe comme ça)

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