Prise de risque ?

Fin de garde, les jambes lourdes et le dos en compote. Ma formation avec Bernadette de Gasquet me revient en tête. « La position gynécologique est utilisée en France car elle offre un meilleur confort pour l’accoucheur ».

Sous des cieux plus cléments

J’ai passé une garde étrange, après mon stage dans la maternité école, temple technique aux protocoles clairs et nets.

(Un protocole n’a rien de mauvais en lui-même. C’est même le progrès de mettre toute une équipe médicale sur les conduites à tenir à adopter en cas de problème, pour avoir une réponse adaptée et conforme aux recommandation de la littérature.)

 

Où en étais-je ?

Mon récit est un évènement singulier, possible grâce à une concordance d’éléments rares.

Quand je suis arrivé, au matin de ma garde de jour, j’ai senti que quelque chose avait changé. Deux ans, ça vous change un endroit de façon imperceptible. Les gens semblaient plus tendus.

Ce fut calme, très calme, et ce fut une journée ordinaire. Une copine qui y faisait des vacations l’année dernière m’avait pourtant dit que les gardes étaient infernales. Trop d’affluence, trop peu de temps. (Ma sage-femme m’a dit qu’on avait une journée exceptionnelle que j’allais en chier la fois suivante).

 

Eux

Le couple est charmant.Ils ont un projet de naissance très précis ; ils veulent qu’on les appelle par leurs prénoms. Mon précédent stage me revient en mémoire, où une patiente était arrivée avec une jolie feuille de projet de naissance, remplie de couleurs pastels. Les sages-femmes s’était doucement moqué. Là, non. La sage-femme qui m’encadre arrive à m’inclure dans le suivi, me laisse une petite place.

Lui, il a la quarantaine, il est grand, calme mais on ressent une pointe d’excitation derrière son visage. Il me tutoies assez rapidement. J’ai toujours trouvé ça étrange, de passer la barrière. Sa femme déambule librement, va fréquemment aux toilettes et nous laisse parfois un étrange instant entre hommes. On en profite pour lier un peu plus connaissance.

Elle, elle est un peu plus jeune. Elle est arrivé en soufflant dans la salle de travail. Elle se place en position de négociation, mais s’adoucit vite quand elle voit que la sage-femme est d’accord avec elle. La coopération commence alors. J’appends des trucs, des astuces. Elle cherche ses positions comme elle peut. On coupe rapidement le monitoring pour lui laisser de la marge.

Ils acquièrent la salle de naissance. Ils en font leur salle, leur lieu. Musique, coussins, quelques décorations. On entendait parfois leurs éclats de rire, parfois ses gémissements.

 

Un jeu d’adaptation

J’ai eu l’impression de devoir presque repenser mon obstétrique. Les touchers vaginaux ? Le moins possible. On en a fait 2 en 12h, animé par la conscience aiguë qu’un examen clinique devait amener une décision, une réaction à l’information que nous aurions obtenu. Nous nous sommes abstenus. Elle n’était pas dans la phase active du travail après tout.

Nous avons fait le minimum de monitoring aussi. Tout allait bien. Nous n’étions en définitive là que pour soutenir, pour aider, pour masser, pour appliquer une bouillotte, répondre aux angoisses, aux questions, parler dans les moments de répits, plaisanter un peu aussi. Parce que les femmes enceintes, même quand elles accouchent, ont le droit de rire un peu.

Parfois, c’était juste comme une présence. Je ne sais pas. Parce que l’endroit était un écrin un peu merveilleux avec la musique chinoise, les discrets clapotis de l’eau dans la baignoire ou sa respiration irrégulière. La pièce était emplie d’une lumière crépusculaire et lui, il la regardait avec tendresse.

 

Je suis parti alors que le travail commençait vraiment. Un peu à regret, mais fatigué par cette journée. Il faut du temps pour faire ce genre de suivi.

Je ne sais pas si ça aurait été possible de vivre ça sans ce couple, sans avoir le temps, sans cette sage-femme, ce lieu plein de respect ; sans avoir l’esprit ouvert.

 

Certaines filles de ma classe vont hurler à l’inconscience quand je leur raconterai cette histoire.

 

Épilogue du 29 février :

Je suis sorti de garde de nuit, fourbu, comme la veille. Alors que la maternité s’éveille, je quitte ma garde. Au lieu du vestiaire, je me dirige vers la chambre de ma patiente de la veille, pour prendre de ses nouvelles.

Dans le berceau dort un beau petit garçon. Sa mère m’ouvre la porte et je vois la joie sur son visage. Elle me fait entrer, me propose une clémentine que je refuse poliment. Trop de gâteaux pendant la garde. Elle me raconte la suite. Quand je l’ai quitté la veille, alors que la phase active du travail commençait vraiment. Je lui avais souhaité du courage, de la détermination et un bel accouchement.

Après mon départ, elle s’est levée pour aller aux toilettes. C’est en ressortant qu’elle a senti une différence. Une pesanteur dans le bassin. Elle s’est installé, avec cette gêne présente qu’elle avait du mal à identifier. Lui est allé prendre un café, et à ce moment là, elle s’est relâchée d’un coup. 30 minutes plus tard elle avait son bébé dans les bras. Elle m’a dit que je lui avait donné ce petit supplément d’encouragement nécessaire. Ca m’a touché.

J’ai lu vos commentaires. J’ai répondu à la plupart. Je pense que nous sommes tous d’accord : la physiologie et son accompagnement (surtout !) sont peu courant dans les CHU où se forment les futures sages-femmes ; les cadences de travail ne permettent pas une prise en charge de qualité que l’on pourrait attendre dans notre pays. Il faut replacer ces compétences dans notre métier, peut-être lancer dès la formation initiale des cours réguliers de sophrologie, de yoga, d’acupuncture… tous ces petits plus qui permettent d’aider une patiente à gérer son travail. Et surtout il faut que pour chaque femme en travail, il y ait une sage-femme qui lui soit dédiée !