J’ai repris les gardes en salle de naissance avec une pointe de nervosité et un soulagement énorme.
La maternité école est un lieu que tout le monde décrit avec angoisse. Les étudiants regardent le planning des sages-femmes avec appréhension en se guettant les lettres effroyables, promesses de tourments sans pareils, de méchancetés gratuites et de reproches.
De mon côté, la reprise m’a terrifié. J’ai fait les cents pas dans le vestiaire, avant de monter en salle le premier jour. Est-ce que j’ai le niveau ? Surtout que là, on se dit que les sages-femmes ne nous rateront pas. En même temps, la salle de naissance, c’est aussi ce que j’aime. Un flux tendu de 12h à courir après des voitures lancées à pleine vitesse.
J’avais tort
Je crois que dans les trois semaines qui viennent de passer, j’ai appris beaucoup. J’étais avec des sages-femmes très différentes. Je me suis même tâté à un moment sur ce que j’allais en écrire. Faire une galerie de portrait ? Trop risqué pour l’instant. Je suis encore étudiant, minoritaire, reconnaissable. Certains portraits serait flatteurs, d’autres moins. Dans tous les cas, la possibilité qu’une sage-femme lise son portrait ici et se reconnaisse – et me reconnaisse – serait dommageable pour moi.
Cependant, terribles ou gentilles, vieilles ou jeunes, calmes ou stressées, j’ai découvert un changement de ton qui m’a surpris. Je suis un futur collègue, maintenant. Les consignes deviennent des conseils ; le ton devient plus léger. J’ai l’impression de me tenir sur le bord d’une lame de rasoir. La très mince et subtile frontière entre le statut d’étudiant et celui de collègue.
Celles que je craignais en arrivant se sont révélées être des pédagogues excellentes et des tutrices attentionnées. Elles riaient de mes doutes et me rassurait sur la suite.
En fait, je me sens très bien dans cette maternité école.
Une danse Macabre au paradis
Il y a une chose que je retiendrai de ce stage : la prégnance de la mort. Elle est là, partout. Avec ses pas lourd d’une nouvelle de Jean Ray, je l’entends approcher dans le silence de mes nuits de garde. J’ai fait des interruptions médicales de grossesses avec des foetus dont l’oeil, presque énucléé, me regardait dans le blanc. J’ai aidé une collègue à chercher un coeur qui avait cessé de battre depuis longtemps. J’ai vu une patiente se faire remplir de pochons de sang et de plasma pour mieux les sortir par d’autres endroits. Parce que la situation n’était pas désespérée et qu’il fallait se battre. J’ai entendu la chef de garde parler avec la réa sur ces patientes qui n’auraient jamais dû tenter une grossesse et qui s’éteignaient à petit feu de leur maladie au long court.
Et j’ai soutenue des patientes qui accueillait leur enfant mort, habillé de la petite couverture choisie avec tant de soin. J’ai soutenu des pères parfois oubliés, au visage humide. Parfois un roc peut se fendiller. Et comme toutes les sages-femmes que j’ai vu dans cette posture avant moi, j’ai pris l’enfant sans vie dans mes bras et je l’ai amené dans la petite pièce du fond en le berçant. Je l’ai déposé dans sa barquette de métal avec ses bracelets et habillé avec soin.
D’un autre côté j’ai eu des accouchements magnifiques, de ceux où la sage-femme regarde par dessus l’épaule avec des étoiles dans les yeux. On devine ses mains qui tremblent presque, son corps qui se retient entier d’intervenir pendant que le périnée s’amplie et que l’enfant paraît. J’ai revu avec délice des patientes accouchées un ou deux jours plus tôt. Se dire qu’on a contribué.
Il y a 24 ans, une sage-femme a mis deux doigts sur mon occiput et a tenu ma tête. Elle a jeté ses forces dans la bataille, conjointement avec ma mère. Elle m’a laissé monter et une fois ma tête dehors elle l’a tourné, menton sous le pubis pour que mes épaules s’engagent en faisant un pas de vis sur le détroit supérieur du bassin. Puis, avec douceur elle a fait sortir une épaule antérieure, puis l’autre épaule postérieure. Enfin, elle m’a hissé et déposé dans les bras de ma mère.
Demain, je m’apprête à faire ces même gestes qui m’ont donné le jour. Aller en garde le jour de son anniversaire, je vous jure, quelle drôle d’idée.

