Daily grind

Il y a des jours où tu te sens si fort que le reste semble anecdotique, que les flèches et les coups d’une tragique infortune ne sont que des gouttes éparses sur ton toit de tôle. Tu sors de garde avec un sourire à faire crever de jalousie les honnêtes gens qui vont bosser un lundi matin ; tes patientes t’ont fait tellement rougir à coup de compliments que tu te demande si c’est de toi qu’on parle ou si les hormones et l’émotion leur ont retourné le cerveau.

Et le lendemain tu peux avoir l’impression d’être la pire merde du monde.

Tout gagner, tout perdre, relancer les dès. Parfois pendant la même journée.

 

Il y a presque deux ans j’avais écrit un billet de noël. J’étais heureux d’avoir un boulot, même si ce n’était qu’une série de vacation (j’ignorais, à l’époque, que j’allais le perdre une semaine plus tard et que j’allais galérer pendant plusieurs mois avant de retrouver quelque chose).

J’avais écrit cet article en sachant que j’étais déjà naïf. Je ne savais pas encore à quel point. Je ne pouvais pas savoir. J’avais fait une petite dizaine de garde, j’avais connu une petite vingtaine d’autres sages-femmes, une poignée de gynéco-obs et de cadres.

Maintenant que j’ai roulé ma bosse un peu plus, je vais pouvoir en parler un peu plus.

Je travaille depuis deux ans dans un monde hostile. L’hôpital, c’est ce combat perpétuel entre l’urgent des situations quelles qu’elles soient et l’immobilisme de l’institution. Les choses ne changent pas vite (à mon échelle) et il faut accepter de se revenir sur soi pour s’adapter à l’institution. L’institution n’aiment pas les moutons noirs, elle préfère les voir déguisés en mouton blanc, suivre le groupe et baisser la tête.

J’ai appris pendant mes études qu’il fallait rester intègre, droit et ne pas se trahir soi-même.

J’ai appris pendant ma vie professionnelle que l’intégrité est une flamme qu’il faut enfermer au plus profond pour pouvoir se réchauffer les mauvais jours. Il faut apprendre à serrer les dents et à prendre les coups, parce que mes patientes ont parfois besoin que quelqu’un affronte un médecin acariâtre à leur place.

J’ai travaillé avec des gens géniaux, des sages-femmes qui m’ont appris plus que pendant mes études, des médecins passionnés et merveilleux, des aides-soignantes qui m’ont donné des leçons d’accompagnement comme personne ne l’avais jamais fait. Pas que, mais aussi.

J’ai travaillé dans des conditions très diverses, des gros centres, une maternité minuscule de province, des maternités de tailles moyennes. Aucun de ces endroits n’a été simple à appréhender et chacun d’entre eux m’a apporté une expérience différente.

Ce n’est pas facile de travailler dans un immense centre ; d’être une fourmi dans un organigramme. Ce n’est pas plus simple de s’affirmer dans un petit centre. J’ai appris à la dure ce que ça faisait d’être une variable d’ajustement économique. Ou alors homme-orchestre. Il n’est pas facile d’être un praticien qu’on déplace au gré des trous de planning, sans repère fixe ; c’est aussi difficile de faire en même temps les suites de couches, la transfusion, les urgences en répondant à deux appels téléphoniques. Ce n’est juste pas la même difficulté.

Je ne peux pas dire que mon travail est toujours une partie de plaisir. Je n’aime pas poser mon cul devant un écran à 3h du matin pour trier des examens, même si c’est le seul moment de répit dans la tourmente. Je n’aime pas passer une heure dans ma journée à trier des devenirs administratifs d’examen de dépistage, à découvrir pourquoi le serveur central a mis une patiente dans le mauvais lit, pourquoi l’arbitraire d’une lourde organisation pèse à ce point sur ma vie, mais j’ai appris à faire avec. Personne ne te prévient à l’entrer de l’école que ta vie sera gouverné par une montagne improbable de cellulose. Je n’envie pas mes consœurs libérales sur ce point.

Malgré tout ça, je suis heureux de mon travail. Aucun travail n’a que des bons côtés.

Je me paye en sourires, en shot d’adrénaline et en joie. Je me dis que je suis utile aux femmes et que je les sers de mon mieux, et je rentre régulièrement chez moi avec un grand sourire fatigué et satisfait de ma journée. Et parfois je me mange une droite. Mais les bons côté suffisent à me ramener sur le ring.

Release the Kraken

Ce billet est un genre d’essai, pour une fois. Je vais parler, avec toute la légitimité de lecteur qui est la mienne, de littérature de genre. Bref, je suis en vacances et je ne vois pas de patientes, je n’ai pas envie de parler d’obstétrique ou de culture du viol, parce que… Vacances quoi. Donc on va causer de littérature et on causera peut-être du reste après. 

Je viens de finir un mauvais livre. Il faisait 560 pages et quelques, et, à part une vague dizaine à la fin, chacun de ces morceaux de papier imbibé d’encre m’a hurlé son ennui au visage.

C’est chiant, voyez, parce que c’est un de mes auteurs préférés. Il m’a habitué à mieux.

Le livre c’était Kraken de China Miéville, et je crois que ce mec est un de mes auteurs préférés dans ceux qui sont encore vivants. Par exemple, il y a peu, il y avait dans ce « panthéon restreint des auteurs de fiction qui me font acheter un bouquin parce que leur nom est sur la couverture » un certain Lucius Shepard, mais lui il est mort. Genre ya deux mois. Dans une dizaine d’année quand il sera mondialement connu à sa juste valeur vous pourrez vous aussi dire « knew it before it was cool »

Mais passons, on n’est pas là pour fleurir des tombes d’auteurs de génie, on est là pour se lamenter sur un foirage littéraire.

C’est là que le lecteur attentif ira glisser son « mais s’il est si chiant, pourquoi faut-il que tu l’aies fini ce damné pavé ». La réponse est simple : il m’a coûté 20€ et surtout, comme dis Stephen King (parce que ouais, moi je fais péter de la référence quand je parle littérature) « Il faudra vous astreindre à finir tous les livres que vous entreprendrez de lire, surtout les mauvais ». 

 

Alors de quoi ça cause ?

C’est l’histoire de Billy, le conservateur de musée. Billy est un personnage transparent et un peu cliché. Beaucoup de choses font le malheur de Billy : il est moins cliché que la grande majorité des personnages qu’il croisera et, surtout, sa pièce maîtresse, un Architeuthis Dux conservé dans une cuve d’une dizaine de tonne a disparu sans laisser de trace. 

Et donc, Billy se retrouve dans l’envers du décor de la ville de Londres avec ses sectes, ses mages, ses forces occultes diverses et les diverses possibilités d’apocalypse.

L’auteur nous fait donc profiter de son imagination fertile et le livre est plein de bonnes idées. La fin est intéressante (j’ai dis qu’il y avait une dizaine de bonnes pages, non ?) et…

Et c’est con parce que China Miéville a juste oublié qu’il y avait une histoire en cours de route. Parce qu’avant d’avoir ces dix pages intéressantes, presque jouissive d’ailleurs tant les retournements de situations sont bien amenés, ben il va falloir se taper 540 pages de personnages clichés et de situations maladroites.

Je crois que j’ai failli lâcher le roman au début du troisième chapitre, au moment où Billy se retrouve face à des « policiers ». Ce sont des personnages principaux, des antagonistes qui devraient avoir des intéractions avec le héros pour… En fait non. Il y a une femme vulgaire et hautaine, dont les répliques transpirent le « Je mets de l’argo partout parce que mon personnage va faire marginal ». Il y a un archétype d’inspecteur qu’on verra un peu au début, se faire mal parler au milieu et être con à la fin (sans évoluer). Il y a un troisième homme au rôle ésotérique qui restera dans un rôle ésotérique jusqu’à la fin.

Et Billy croisera un méchant charismatique qui n’a pas de vrai but, des sorciers surpuissants qui désire plus de pouvoir, un croisé du calamar qui servira (de façon bienvenu) de guide au héros dans cet univers complexe. Si l’entrée dans cette face cachée de la métropole est plutôt progressif, le vocabulaire qui l’accompagne l’est moins, faisant vite regretter l’absence d’un guide. J’ai pensé à un moment à un problème de traduction (parce que même chez Fleuve Noir, c’est possible), mais on retrouve Nathalie Mège qui avait déjà traduit Les Scarifiés, un bouquin de Miéville absolument génial.

 

En fait, j’ai eu l’impression de lire un « sous- »Neverwhere.

Neverwhere est un roman de Neil Gaiman (cet auteur là entre dans mon panthéon sus-cité) où un salarié lambda, Richard, tombe sur Porte, une… Genre la meuf de dix ans qui fait la manche avec sa mère dans le métro, au changement entre la 11 et la 1. Ouais, celle là, qu’on regarde juste une demi-seconde avec un sourire gêné avec de passer son chemin.

Et Porte l’entraîne un peu malgré lui dans l’envers du décor de la ville de Londres, avec ses lieux liés à des jeux de mots, avec ses passages forgés avec délicatesse et son histoire à tiroir et à plusieurs niveaux de compréhension.

Je veux dire, quoi, comment dans un roman qui se passe à Londres, comme Kraken, à fortiori un roman de fantasy urbaine, aucun personnage ne prend-il le métro ? Jamais ? C’est comme si j’écrivais un roman sur Paris où des parisiens se déplacent uniquement dans leur voiture personnelle.

Un des trucs qui m’a le plus gêné dans Kraken, c’est que le roman pourrait se passer dans absolument n’importe quelle ville un peu cosmopolite. Ca aurait presque eu plus de gueule à San Francisco. Londres est une ville fascinante, mais à part dire « Oh mon Dieu, tu sens comme la ville est vivante ? Ouah, toute cette énergie tellurique sous cette ville qui a TELLEMENT d’histoire ! C’est comme si on était à New York, à Paris ou à Rome, mais on est à fucking Londres quoi. » ben… On dirait que c’est un simple alibi, juste un décor alors que l’ambition semble être d’en faire un personnage à part entière qu’on blesse et fait s’exprimer à plusieurs reprises.

 

En bref, pour ceux qui ont la flemme,

  • Ne lisez pas Kraken, c’est un bouquin chiant.
  • Construire ses personnages c’est important, surtout quand l’un des personnages est le décor et qu’il est très important.
  • Lisez Neverwhere si c’est pas fait.
  • J’attends le prochain China Miéville… Pour voir si ça sera mieux.

 

About a Case

Je n’avais pas vu ça venir.

L’histoire de Louise C. m’a donné beaucoup à penser, et je n’ai pas pu formaliser ça de façon correcte. Vous voyez, le problème des chroniques (et la raison pour laquelle je ne peux plus en écrire), c’est qu’elles supposent un instantané de réflexion. Or, il y  a des réflexions qui ne peuvent pas se contenter d’un polaroid.

Je n’ai rien pu publier depuis un mois, et ma tête bouillonne.

En fait, je vais même dire que c’est pire que ça : je n’ai presque rien pu écrire depuis un mois, ma tête bouillonne et, en fait, je n’en ai rien fait. J’ai procrastiné, je me suis plongé corps et âme dans le travail en ne m’épargnant aucun effort et j’ai eu tellement peu de temps pour récupérer tant sur un plan intellectuel que sur un plan émotionnel, que la tâche d’écrire une banale chronique de quelques centaines de mots est devenue quelque chose d’ardu et de pénible. Je n’avais plus de plaisir à écrire. J’ouvrais une page de brouillon sur mon blog et les mots ne sortaient tout simplement pas. Je doute même qu’ils aient existé de prime abord.

Je crois que l’élaboration de la co-écriture du 5 mai a été un vrai vampire psychique.

 

Ce fut une expérience enrichissante, toutefois.

La création d’un scénario de co-écriture et en fait quelque chose qui me trainait dans la tête depuis une petite dizaine d’année. Diverses personnes que j’ai pu essayer d’embarquer là-dedans peuvent en témoigner.

Je peux déjà dire ici que ce que j’avais comme idée à la base n’était vraiment pas quelque chose de réaliste à long terme. Pas avec la méthode que j’avais formalisé au départ, en tout cas. L’articulation d’un scénario cohérent est en soi une vraie épreuve, et le fait de livrer tout ça à des auteurs très divers dans leurs aspirations (des militants, des raconteurs d’histoires ou des témoins) est une épreuve pour les nerfs. On donne un plan A à l’entrée du tunnel, et ensuite c’est une question de confiance. Il faut savoir laisser les autres s’emparer de ce qu’on a créé et en faire ce qu’ils veulent. Lâcher prise, en fait.

C’est intéressant de voir à quel point cela donne un résultat réaliste aussi : chacun n’obtiendra au final qu’une information partielle, presque révélatrice de ce qui importe aux auteurs.

Cette première expérience a été enrichissante, et je pense qu’elle me permettra de mieux concevoir mes prochaines expérimentations sur le sujet.

 

Au-delà de la simple expérience d’écriture, je pense que ce projet a aussi beaucoup enrichi ma réflexion personnelle. Quelque part, je pense pouvoir dégager une problématique : savoir pourquoi le récit de l’obstétrique et de sa pratique cristallise autant de points d’identification.

Ah ! Je me souviendrai toujours avec des trémolos dans la voix des débats de l’assemblée nationale sur les maisons de naissance. Le débat, en gros blanc versus noir, est presque une histoire de religion. Il y a ceux qui sont pour, et qui pensent pouvoir convaincre ceux qui sont contre ; et il y a ceux qui sont contre, et qui pensent que ceux d’en face sont fous.

Pourquoi ?

Le récit de l’obstétrique est quelque chose de périlleux, car il renvoie aux lecteurs ses peurs, ses appréhensions, ses expériences, ses vécus. Parler de l’accouchement de jumeaux voie basse fera se lever celles qui ont accouchée de jumeaux, celles qui vont accoucher, ceux dont la femme/cousine/mère/fille va/a accouché de jumeau, ceux qui sont des jumeaux, ceux qui ont préféré avoir une césarienne et… Et on vient de lever le lièvre de la césarienne : ceux qui, ceux qui n’ont pas etc.

Il y a des histoires que je ne raconte plus.

En fait, internet, raconter des histoires de grossesse et d’accouchement, cela revient à parler de politique et de religion au milieu du café du commerce. Cette histoire et la façon qu’on peut avoir de l’aborder, c’est une porte ouverte sur la façon dont on conçoit la façon dont les femmes enfantent ou devraient enfanter. C’est un sujet totalement régulé et surveillé et… Si je fais un pas à gauche, on me traitera féministe totalitaire, si je fais un pas à droite, on me traitera de phallocrate réactionnaire.

Tu me mets sur un fil, internet.

Parce que tu m’investis. Tu investis le personnage, l’homme sage-femme, celui qui raconte des histoires. Tu me donnes un rôle malgré moi, un rôle dont je ne veux pas. Je n’ai jamais été ta sage-femme, et je ne le serai sans doute jamais. Ou par hasard et je le nierai.

Je t’aime beaucoup internet, mais on ne peut pas faire comme ça éternellement.

J’essaye d’être une bonne sage-femme, du mieux que je peux. J’essaye de me défoncer pour mes patientes et parfois je m’enferme dans mon travail. Mais je ne peux pas être une bonne sage-femme pour tout le monde. Il y a des gens qui me reprocheront d’être trop peu interventionniste, et d’autre qui me reprocheront de l’être déjà trop. Je compose juste avec le milieu dans lequel j’évolue.

Je ne suis qu’un sage-femme parmi les autres. J’apprends au fur et à mesure, je fais également des erreurs (et je ne tue personne, heureusement). Je ne suis pas parfait et je ne veux pas vous offrir une vision idyllique. L’obstétrique, parfois c’est génial et doux, parfois c’est une boucherie. Vous allez rire, et vous allez pleurer.

Mais n’oubliez jamais que ce sont des histoires. Juste des histoires. Il y a beaucoup de vrai, un petit peu de faux. C’est comme ça qu’on écrit les bonnes histoires. Moi, je ne demande qu’une chose : que vous ne soyez pas la patiente de mon histoire. Vous ne le serez jamais.

S’il vous plait, restez juste mes lecteurs.

L’histoire de Louise C. – Episode 9

« Bonjour ! Je suis Jimmy, je suis un des sages-femmes de garde. Je vais m’occuper de vous ! » Je dégaine mon plus beau sourire, je les regarde et je vois leurs sourires un peu pincés, sa réponse timide.

« Tu vas voir, ils sont trop mignons ce couple », m’a dit ma collègue des urgences. Elle a posé le dossier sur le bureau, a annoncé un « Les filles ! Je passe une primi à 4 cm en salle 2 ! », et elle est retournée vaquer à ses urgences qui débordent.

J’imagine qu’ils sont mignons, mais ils ont surtout l’air paumés. Elle s’est mise sur le lit, sur le dos. De temps en temps elle grimace et se referme complétement sous la contraction. « Souffle, souffle «lui dit son mec. « Du calme, soufflez, Louise ». Elle plante ses yeux dans les miens, et je vois sa détresse et sa panique qui enfle à chaque contraction. J’essaye de la recentrer un peu avec quelques techniques de sophrologies, mais ça ne marche pas forcément très bien. Le cœur de son bébé commence à galoper dans mes oreilles, un trot irrégulier qui me rassure.

« Elle veut une péridurale » dit son compagnon. Je la regarde pour chercher une confirmation. Timide, mais bon. Je lui pose un Ringer, je prélève une toxo et des RAI, et c’est parti pour la péridurale. La pose est assez difficile, mais avec un peu d’aide l’anesthésiste parvient à se glisser entre deux contractions.

Elle est à presque 6 cm, et elle a l’air plus détendue. On échange quelques blagues sur le côté « magique » de l’anesthésie, on commence un peu à sympathiser. Je m’emploi à dédramatiser un peu la pièce avec les machines qui font bing, les tuyaux partout et le carrelage qui monte au mur. Elle décroche un pâle sourire.

Heureusement, c’est calme cette nuit. Je sors une minute pour m’occuper de ma montagne de papier, et je me plonge un peu dans le dossier. Une première grossesse, donc, plutôt normale. Enfin non, il y a une hospitalisation en fin de grossesse, avec une sortie contre avis médicale. Les informations que j’ai sur sa situation sont assez rassurantes, mais plutôt succinctes. Elle a même fait un entretien prénatal précoce, mais les informations sont assez maigres.

J’y retourne, pour discuter.

Je lui explique comment va se dérouler le travail, ce qu’on attend en quelque sorte, et je lui dis que je le sens bien. Elle a l’air fatiguée. Son compagnon aussi. Je lui offre un café, je me pose avec eux un petit peu. On baisse la lumière, elle se pose un peu. Le travail se passe plutôt bien. J’aime bien ça, quand on ne fait pas grand-chose, juste à veiller sur quelque chose qui avance sans embûche.

La nuit est tombée, l’air est assez frais pour un mois de mai. Son mec descend fumer une clope pendant que je reste parler. Elle somnole doucement. Je lui demande si elle veut quelque chose en particulier pour son accouchement. Ils ont fait de la préparation à la naissance, mais elle me dit qu’elle n’a pas eu vraiment le temps de réfléchir à la question parce que sa vie familiale ne lui en a pas vraiment laissé le temps.

Mes deux collègues sont parties se coucher, et je reste avec les aides-soignantes à boire du café, pour me faire une petite pause. J’aime bien la salle, la nuit. Ça sonne, je râle un peu, presque pour la forme. C’est une femme qui veut voir sa belle-fille en salle de naissance. Je râle un peu plus pour de vrai. « C’est un accompagnant par patiente, madame, on est en secteur restreint. » « Oh, mais vous pouvez bien faire une exception non ? C’est une nuit spéciale vous savez ! »

Cette femme me gave un peu.

« Toutes mes patientes sont spéciales, madame. Vous pouvez bien attendre vingt-quatre heure pour voir un nouveau-né, non ? »

Louise me rappelle vers quatre heure du mat’, elle me dit qu’elle a mal et que ça la gêne beaucoup. Je la réexamine, et elle est à dilatation complète, une tête presque engagée. Je la sonde pour faire plein de place à son enfant et je lui demande comment elle veut se mettre.

Elle ne sait pas trop. Elle sent que ça pousse. Elle dit que c’est dur. Je lui réinjecte une dose de péridurale pour essayer de la soulager, presque plus pour lui montrer que j’essaye de faire quelque chose, mais j’ai appris avec l’expérience que c’est le moment le plus dur qui commence : son bébé va descendre, et il va prendre beaucoup de place. Je lui propose de se mettre sur le côté, dans une position un peu magique qui ouvre le bassin. Elle grogne un peu, et quelque part, elle ne sait pas me dire si c’est pire parce que ça pousse plus, ou si elle est contente parce que c’est un peu moins désagréable.

« Allez, Louise, c’est bientôt fini ! »

Elle me rappelle plusieurs fois, mais je soulève le drap, et je ne vois rien. On peut se laisser du temps. On doit se laisser du temps. Louise souffle, son compagnon est à côté d’elle pour l’aider. Elle s’en sort bien, je trouve. Au bout d’une heure elle en a marre. Elle essaye pour voir, et ça descend pas trop mal. Elle arrive à m’amener le sommet du crâne à la vulve. En moi, j’ai cette hésitation : m’installer, ne pas m’installer… Si j’y vais trop tôt, elle va se fatiguer. Si je ne m’installe pas, elle va se fatiguer…

« Les filles, je m’installe. »

Je baisse la lumière, on essaye de commencer sur le côté, mais elle ne se sent pas très bien. Elle se remet sur le dos et elle pousse. J’essaye d’aménager la position, de l’accroupir en quelque sorte. La tête descend, et d’un coup elle se bloque. « Je peux pas. Je peux pas, je suis trop fatiguée. »

« Du calme madame, lance l’aide-soignante, ça va aller ! »

« Non, je peux pas, ça tourne, j’arrive pas à respirer. »

Pause. Le bébé est bien descendu, mais du coup il commence à prendre beaucoup de place dans le périnée. Je me mords la lèvre. Je respire.

« On attend un peu. Votre bébé va bien, alors on attend un peu. »

Louise est en train de pleurer. Son compagnon tourne un peu en rond. Le temps passe, et moi, je croise les bras et je prends du recul.

Et soudain elle grimace. « Ça pousse… »

« Alors allez-y, à votre rythme. » On reste à voix basse. La tête descend, et elle se bloque. J’essaye de la guider pour détendre les releveurs. Il faut qu’elle sorte.

Son compagnon lui soutient la tête, l’encourage, mais elle le repousse ; il revient à la charge.

Et la tête progresse. Doucement, mais elle progresse. Et elle se bloque.

Le périnée commence doucement à s’amplier, et elle crie en silence. Je vois une larme couler le long de sa joue. La tête est presque dehors, et elle refuse de se battre. « J’ai besoin de vous, Louise. J’ai besoin de vous un peu. » « Mais ça fait mal, merde, ça fait mal. J’en ai marre. » Ses jambes s’agitent mais la tête reste là.

« Allez Louise. C’est comme un cercle en feu, comme au cirque. Il faut sauter Louise, allez ! » Et elle saute. Elle hurle, elle crie, je tiens la tête autant que je peux pour éviter une déchirure et soudain, un visage apparaît.

Un genou à terre, une épaule, l’autre épaule, et, je pose une petite fille sur son ventre.

« Félicitation », hurle l’aide-soignante en frottant vigoureusement. Louise regarde, incrédule, sa fille nouvelle-née qui ouvre doucement les yeux.

 

 

Cette histoire est fictive, et vous pouvez lire la suite, en suite de couche, chez Alice puis chez ambre ! Associé entre plusieurs blogueurs sages-femmes, nous voulons vous raconter l’histoire de cette femme qui vit une grossesse « normale », et montrer les différentes facettes de notre profession.

Vous pouvez commencer cette histoire sur le blog de 10lunes !

Et bonne journée internationale des sages-femmes.

 

Chronique, première semaine de mai 2014

Ces articles du lundi commencent de plus en plus à se décaler vers le milieu de la semaine. J’y peux rien, j’enchaîne pas mal de gardes en ce moment, et du coup c’est compliqué de trouver le temps d’écrire.

C’est marrant comme les entretiens avec les cadres sont encore une source d’angoisse avec moi. Quand ma cadre est passée derrière moi et m’a dit « Hey, on peut se voir tout à l’heure ? », j’ai eu une espèce de mouvement de recul instinctif. Je sais que ces moments sont souvent positifs, et qu’en sortant du bureau on aura discuté de beaucoup de choses, pas seulement du boulot, mais… J’ai l’impression que c’est lié à une culture du travail.

J’ai parfois du mal à considérer ce que je fais comme un « travail », aussi étrange que cela puisse paraître. C’est prenant, crevant, exigeant, mais je ne peux pas m’empêcher de me dire souvent que je fais quelque chose de génial et qu’en plus on me paye pour le faire.

Et pourtant je râle quand je vais au travail.

Le matin, quand je vais en garde, et que je quitte mon appartement chauffé pour affronter la température aléatoire de l’aube, je maugrée presque malgré moi. J’ai la flemme d’aller au boulot. Je sais que je vais adorer ma journée, surtout parce que je ne sais pas ce qui va m’arriver.

Et j’ai un mouvement de panique interne à chaque fois qu’une cadre me dit qu’elle veut me voir en entretien, beaucoup parce que j’appréhende ce qui va s’y dire. C’est un moment où on va m’apporter un regarde extérieur sur ce que je fais dans ma pratique, sur mes relations avec mes collègues ou sur mon probable avenir professionnel.

Et ça m’angoisse. Un peu.

J’essaye toujours de remettre en cause ma pratique. Je sais que je ne suis pas un sage-femme parfait, et j’essaye de vous raconter ce que je fais bien et ce à quoi j’aspire.

 

En parlant de choses auxquelles les gens aspirent, 10lunes nous parle cette semaine de sages-femmes qui sont maintenant interdites d’exercer parce qu’elles travaillaient comme elles le voulaient, et défendaient une vision différente de l’accouchement.

Bref, bonne semaine.