Fragments de haine

Ma première fois a eu lieu dans mon avant-dernière année d’étude.

J’étais allé plein de bonne volonté aux urgences parce que c’était la nuit, parce que j’étais l’étudiant sage-femme, et parce que c’était relativement calme. Dans cet ordre. J’ai tout de suite su que la consultation allait être conflictuelle et je pense que mes défenses se sont levées sans que je ne m’en rende compte. La patiente était seule dans le box et ne parlait pas un mot de français. Je me suis présenté, mais elle regardait derrière moi.

Derrière moi se trouvait un homme furieux et le ton n’est pas monté.

Il a commencé très haut.

Ils avaient beaucoup attendu − on était débordés, ils avaient peur − elle avait mal, il se sentait impuissant. Il ne voulait pas d’homme, et je ne sais pas ce qu’elle voulait… Mais je pense que c’était presque un prétexte.

Ce n’était pas ma première expérience de la violence en soin, mais cette nuit là elle m’explosa au visage de façon inédite parce que je devenais autonome et parce que toute l’équipe s’entêta à me soutenir.

Cela faisait presque un mois que j’étais en stage dans cette maternité que je connaissais très bien, au rythme d’un stage par an. Les deux semaines précédentes m’avaient déjà mis des coups dans le ventre avec des situations graves… L’équipe m’avait plus ou moins intégré parce que c’est comme ça que les êtres humains se protègent les uns les autres face aux situations extérieures. Affronter la mort ensemble rapproche les gens.

 

Je pense qu’il m’a fallu du temps pour vraiment comprendre à quel point cette situation avait été violente pour ce couple, et a été décuplé par le stress. Avec le temps j’ai évolué  vers un modèle de communication non-violente, et je repense souvent à cette histoire.

La violence, sous une forme ou une autre, fait hélas partie de nos relations humaines. Cela ne la rend pas pour autant acceptable.

 

J’ai quitté l’hôpital presque sur un coup de tête à la fin d’un remplacement.

C’était l’année dernière, et la salle de naissance, son côté merveilleux, me manque parfois. Les inconvénients qui allaient avec, non. Quand je repense à ce que je faisais il y a deux ans, je me demande qui était cette personne qui se levait à une heure anormale, acceptait des gardes supplémentaires sans broncher, et baissait la tête dans l’espoir de conserver son emploi précaire. C’était l’image professionnelle que je connaissais en majorité, les sages-femmes libérales me semblant appartenir à un autre monde.

Il ne s’agit que d’un choix de carrière différent.
Mais ce n’est pas le sujet ici. Bientôt, promis.

Mes remplacements se sont toujours fini d’une façon similaire.

Un jour, de préférence en fin de garde de nuit (l’option de celles qui veulent un interlocuteur KO) ou milieu de journée (le fameux « Tu passeras me voir si tu as deux minutes »), la cadre me demandait un entretien. Le dialogue a toujours été plus ou moins le même.

Sauf une fois où j’ai failli saisir la HALDE sans avoir vraiment de preuve de discrimination.

« Bonjour Jimmy, ça va ? Écoutes j’ai des retours positifs de tes collègues et de tes patientes, mais je ne vais pas pouvoir te renouveler. Pourquoi ? On n’a rien à te reprocher hein, tu travailles bien, tu t’es plutôt intégré, mais on m’a supprimé un CDD sur le semestre prochain, on n’a plus le budget suffisant. Je te ferai une lettre de recommandation si tu le souhaites, hein ! Bonne journée ! »

La première fois j’étais à moitié en larme. J’ai pris un instant dans le temps de me redonner une contenance dans le couloir avant de reprendre le travail. La deuxième fois j’ai traité ça avec fatalité.

Je sais que ce modèle n’a pas toujours été la norme. C’est ce qui attend aujourd’hui la plupart des jeunes diplômées à la sortie des études : un emploi précaire, une compétition avec celles qui sont arrivées en même temps, des sacrifices sur sa vie personnelle. Si on tient le choc, si on a de la chance, peut-être que l’on deviendra fonctionnaire stagiaire.

J’ai passé mes 3 premières années après le diplôme à être payé comme une sage-femme débutante.

La troisième fois j’ai demandé comment m’améliorer et si on ne pouvait pas me former parce qu’il n’y avait clairement pas assez de sages-femmes dans l’équipe pour faire tourner le planning. Je savais que me collègue allait prendre des gardes supplémentaires le temps d’éponger mes congés payés accumulés.

La cadre m’a rendu un sourire triste. « Avec quel budget ? »

Ma dernière fois m’a motivé à quitter l’hôpital. J’avais un bon profil : discipliné, humain, conscient des enjeux aussi bien médicaux que financiers. J’ai passé du temps à calculer avec la chef de pôle ce que je coûtais à l’hôpital, je me suis vendu avec des arguments financiers, comparant le coût/nombre de vacation par rapport à un CDD, j’ai même eu une réunion avec la cadre, la chef de pôle et le responsable des RH pour discuter d’une vacation de consultation.

Je pense qu’un jour j’ai eu le malheur de dire non. Mon ancienne maternité faisait partie du même groupement hospitalier territorial et les sages-femmes venaient de perdre une de leurs prime parce que l’administration avait réduit le budget.
On m’a demandé d’aider à briser la grève.
J’ai refusé, parce que ma déontologie me demande d’apporter soutien et assistance à mes collègues.

L’administration est violente avec les soignants, elle les pousse à bout et leur gestion les pousse parfois au suicide.

 

J’aurais pu m’arrêter là. Il y a un an ou deux, je l’aurais sans doute fait.

 

Les gens qui s’occupent de la gestion des hôpitaux, ceux que je pointe avec « l’administration » sont des fonctionnaires, et les fonctionnaires font ce qu’ils peuvent avec le mandat qu’ils ont. Est-ce qu’il parviennent à dormir la nuit ? Je ne sais pas. Je connais quelques hauts fonctionnaires qui n’y arrive pas, parce qu’ils ne sont finalement qu’un autre point de tension dans ce fragile édifice qu’est le système de soin français.

Les politiciens que nous avons élu à la majorité ont pensé le système de soin actuel et ont mis en place le Plan hôpital 2007 et la Loi organique relative aux lois de finances qui pose sans doute problème.

S’il y a des juristes dans mon lectorat, pardonnez mes imprécisions de non-juriste, les commentaires vous sont ouverts pour toute remarque et précision.

Pour les non-initiés, la Loi organique relative aux Lois de Finance est une loi qui fixe des règles, un esprit, aux lois de financement postérieures, et cette loi-ci a pour but d’avoir une gestion efficace de l’argent publique : efficience, transparence. En soi, ce n’était pas une mauvaise idée.

Cette loi a beaucoup influencé le Plan hôpital 2007 : c’est l’origine de la Tarification à l’acte. En gros, un hôpital se finance lui-même. C’est devenue un hybride étrange avec une entreprise qui raisonne avec le marché, les coûts, et qui cherche à équilibrer ses comptes.

J’ai vu l’impact de cette loi en parlant avec des équipes administratives qui s’étaient retrouvées mise sous tutelle car leur hôpital n’était pas assez rentable.

 

Si on remonte la chaîne de la violence, je pense que les situations qui m’ont poussé à écrire cet article au départ viennent d’un choix de société, d’un choix politique. Nous sommes tous responsables.

La santé peut-elle, doit-elle être rentable ? N’est-ce pas plutôt un investissement qui bénéficie à l’ensemble de la société ? Peut-être qu’il manque une vision globale dans la gestion des finances et qu’il est plus facile d’investir dans la construction de prisons sans augmenter le nombre de juges.

Je pense néanmoins que se chamailler n’arrangera rien. Si nous voulons vraiment améliorer les choses, ils faut travailler tous ensemble : les patients, les soignants, et ceux qui permettent leur rencontre.

 

J’ai l’impression que les événements récents voulaient que je parle de violence. J’écris cet article après avoir vu la pauvreté du débat sur Twitter (la viabilité d’un débat en 140 caractères, polarisé et sans nuance, reste à démontrer), mais j’avais commencé à jeter un plan la semaine dernière : les infirmières étaient en grève mercredi dernier à cause de la vague de suicide de cet été ; un médecin s’est fait agresser sur son lieu de travail aux urgences, fait qui a relancé le débat sur la violence dans les services de soin…

Sur Twitter, une « patiente éclairée » a expliqué qu’elle comprenait que les patients puissent être violents aux urgences : l’angoisse, la peur, le manque d’information et de personnel… Et cela a évidemment provoqué ce dimanche un débat totalement stérile.

Prévoir

« Pensez quand même à revoir votre pneumologue pour votre asthme !
− Je n’ai pas fait de crise depuis des années avec mon traitement de fond…
− Oh, vérifiez avec lui quand même pour voir s’il est compatible avec la grossesse. Ou même l’arrêter.
− D’accord, je vais prendre rendez-vous. Il me prend assez rapidement, ça fait longtemps qu’on se connaît. »

Elle soupire.

Elle remonte ses lunettes rondes sur l’arête de son nez, pousse se boucle rousse. Elle a la main sur le ventre et un sourire pensif. « Donc je n’ai plus qu’à arrêter ma pilule… Ça fait un peu peur…
− C’est un grand saut, en quelque sorte. Une première grossesse, c’est une aventure.
− Est-ce qu’on a tout prévu ? » Elle commence à chercher son portefeuille.
« Presque. Si vous le voulez bien on peut déjà faire deux sérologies : la rubéole et la toxoplasmose. Si vous êtes immunisée ou vaccinée on sera tranquille ! »

Elle s’arrête un moment et fronce les sourcils.
« Je crois que je suis déjà vaccinée contre la rubéole. Je crois…
− Il se pose toujours la question des rappels, dis-je. Est-ce que vous avez bien eu vos deux doses, est-ce que vous êtes encore immunisée…
− Vous me mettez le doute. C’est grave ? »

Je me renfonce dans mon fauteuil. Je n’aime pas faire peur aux gens. Pas pour rien, en tout cas.

La rubéole peut faire des dégâts, mais elle est rare. J’ai vu des centaines de femmes enceintes non immunisées et peut-être une ou deux suspicion de rubéole congénitale dans ma courte carrière. Mesurer la bonne information à délivrer est un dilemme.

En attendant, la rubéole est une vraie vacherie pendant la grossesse : cécité, surdité, malformation cérébrale… Une sorte de loterie. Je ne peux pas vraiment lui dire comme ça en tout cas.

« Ça peut l’être. C’est assez rare. Vous avez votre carnet de santé ?
− Je pense que mes parents l’ont perdu dans un déménagement, dit-elle avec un rire d’excuse.
− Disons qu’à une époque cette maladie a fait des dégâts. C’est surtout grave pendant la grossesse, parce que ça crée des malformations chez le fœtus. C’est pour ça qu’on vous embête avec. »

Son regard se ferme un peu. Je viens de salir un peu le projet idéal qu’elle avait déjà en tête.

« Vous savez, avec le vaccin, vous allez être protégée. On a juste à faire la sérologie et on sera fixé !
− C’est vrai. On peut faire ça.
− Par contre, ça veut dire qu’il va falloir continuer votre contraception un peu plus longtemps. On préfère éviter ce vaccin pendant la grossesse.
− Je comprends. Et la toxoplasmose ? Il y a un vaccin ?
− Ah non, ça c’est plus chiant : il faut faire attention à ce qu’on mange, bien laver les légumes, bien cuire la viande… On verra tout ça si vous n’êtes pas immunisée. »

Un silence s’installe.

« S’il y a d’autres vaccins à prévoir, ri-t-elle, avec la prise de sang je vais devenir une passoire…
− Et bien… Vous êtes à jour de votre vaccin contre la coqueluche ? »

 

Les sages-femmes peuvent en effet vacciner les femmes au cours de leur suivi gynécologique de prévention, pendant et aussi après une grossesse. Le vaccin reste la seule protection efficace contre la transmission de la rubéole à la femme enceinte, il n’existe actuellement pas de traitement contre ses effets pendant la grossesse.

Se faire vacciner reste la meilleure façon de se protéger et de protéger les autres.
N’hésitez pas à discuter vaccination avec vos patientes, qu’elles soient enceintes, en suivi gynécologique sous contraception ou qu’elles soient en post-partum. Vous pouvez vous procurer le disque calendrier des vaccinations pour votre usage  et leur donner des informations via les nombreuses ressources que développe
Santé Publique France dans le domaine de la vaccination.

Cet article a été rédigé en collaboration avec Santé Publique France (ancien INPES) dans le cadre de l’information des professionnels de santé sur la vaccination.

Venez comme vous êtes

« Te devrais arrêter Facebook. Tu sais que tu te fais du mal ?
− Occupes toi de tes oignons. Au lieu de rester sur mon canapé à ne rien faire, tu ne veux pas plutôt faire un truc constructif ? »

Alphonse regarde ma table basse encombrée, puis dégage méthodiquement un espace où mettre ses jambes. « Voilà », dit-il avec un air satisfait.
Je me baisse pour qu’il disparaisse derrière mon écran. Rien à faire.

« Tu ferais mieux d’aller sur reddit, au moins tu apprendrais des choses. Tu sais que les gens qui postent leur petite vie parfaite le font pour mettre en scène la… » Je n’écoute plus son long monologue. Je suis tombé sur une publication de cette fin d’été sur un groupe de sage-femme fermé au public.

La simple vue du groupe en question me fait d’habitude scroller, mais quelque chose à retenu mon attention. L’actualité récente, celle d’officiers de police demandant à des femmes de se déshabiller, m’a mis un poil les nerfs à vifs, et…

Courrier du [Dr Trucmuche*, clinique machin, Sud de la France], adminitrateur de société savante […]

Moment de grand bonheur en salle de naissance Accouchement de rêve. Refus de péridurale. Patiente voilée, le mari ne souhaite pas qu’ »un homme » s’en occupe (bien que largement prévenu à l’avance… Document en cours de grossesse, explications orales…)

De garde, j’y vais quand même et m’impose.

Accouchement dans les hurlements et les contorsions, dans la panique maternelle et le père barbu qui donne les ordres à tout le monde… L’enfant se prénomme joyeusement Oussama ; juste à sa sortie, le père s’est prosterné et a fait sur le sol de la salle de naissance la prière, en direction de la Mecque (direction qu’il avait préalablement repérée). Puis des chants religieux aux oreilles de l’enfant, à droite, à gauche.

…Et la mère, il ne la regarde plus, elle a bien servi, et je suppose que le voile va vite être remis sur son visage tentateur… Ras le bol de cela. […] Je m’interroge sur le devenir de la société dans laquelle je vis et je suis inquiet. […] Même si mes propos ne sont sans doute pas politiquement corrects, je voulais vous faire partager ce moment, traumatisant pour toute notre équipe médicale, et mes craintes pour l’avenir de mes enfants dans un pays qui ne sait pas fixer de vraies limites.

(Être réaliste n’est pas être raciste)
Amicalement

Alphonse lit par dessus mon épaule et grimace. « C’est douloureux de voir ça sur un groupe de sage-femme. Ça donne quoi dans les commentaires ? »
Je hausse les épaules. « Il y en a qui sont d’accord avec eux, d’autres qui sont d’accord avec nous… Je comprends mal… »

Je repense un instant à une froide nuit de mars. Ma collègue avait fait la grimace en me voyant arriver. J’étais seul en garde, dans une petite maternité de province.
« J’ai essayé de les prévenir. On va faire avec… C’est des intégristes hein. »
Et elle est entrée dans la salle pour me présenter. Le couple m’a regardé, le mec a cillé. Je n’ai rien dit au départ, puis j’ai donné une voix douce « Bonjour, je suis Jimmy, je suis le sage-femme de garde pour cette nuit. Heureux de vous rencontrer. » La femme a regardé son mari qui ne disait rien. « On préférerait une femme si c’est possible.
− Je comprends, mais je suis la seule sage-femme de garde. Mon collègue médecin de garde est un homme également… Essayons de travailler ensemble ?
− Le Coran dit que la vie est la chose la plus précieuse, » dit-il en levant les mains.
Je suis ressorti de la chambre pour prendre le reste de mes transmissions et ma collègue m’a lancé un regard inquiet en partant.

Je me souviens d’une nuit un peu en dent de scie avec des discussions joyeuses et une négociation constante pour trouver le juste équilibre entre ce que demandait ma surveillance et la pudeur de cette femme. De temps en temps il se mettait au fond de son fauteuil avec une écharpe sur les genoux et tombait dans le mutisme. « Il prie, je crois qu’il a peur », disait-elle.

Et est venu le moment de la naissance. Elle a poussé de toutes ses forces cet enfant costaud, j’ai eu une frayeur au moment de dégager les épaules. L’auxiliaire de nuit passait son temps entre elle et la porte pour rappeler à la mère de la patiente qu’il fallait rester en salle d’attente. L’enfant est paru avec émotion et son père a coupé le cordon.

Le silence est tombé sur la salle de naissance. Il était cinq heure, nous étions tous fatigués. Et alors résonna l’adhan que le père commença à chanter dans l’oreille de sa petite fille.

 

Cette lettre est violente.
« Oui. Et hors contexte. Ça ne m’étonne pas de la voir ressortir en ce moment. »
Je regarde Alfonse. Je me suis laissé emporter par mon souvenir.
« Oui, mais cette lettre… Je crois que la personne qui a écrit ça a du mépris pour ses patientes, pour ce couple. Pourquoi est-ce qu’il s’est imposé ? Pourquoi infliger une épisiotomie** à une femme qui n’a pas de péridurale ? »

« Tu sais que cette lettre ne date pas de la semaine dernière ?
− Ah ? Je me disais que l’actualité avait peut-être échauffé les esprits…
− Non. Elle date de 2012 ou 2013 en fait. C’est un courrier personnel qui a fuité et qui a été repris par l’extrême-droite comme exemple. De temps en temps elle ressort sur internet, sur des forums ou des réseaux sociaux. On ne peut pas dire que cela soit innocent qu’elle ressorte en ce moment. »

Je ne dis rien. Je suis un peu en colère.

Comment peut-on partager ce contenu entre sages-femmes ? Je sais que l’on a tendance à idéaliser sa profession, mais ça fait mal. Des gens qui ont fait des études supérieures…

Pourquoi est-ce que je ne suis pas étonné non plus ?

Depuis le début de ma carrière, j’ai croisé beaucoup de voiles, et peu de femmes ont la même raison de le porter. Voir quelqu’un avec un voile ne m’autorise pas à préjuger. Il ne faut pas s’arrêter à l’apparence (je sais, cela fait bateau dit comme ça, niveau téléfilm M6) mais essayer de se rappeler que notre déontologie nous engage à prendre en charge tout le monde, quelque soit leur origine, leur croyance ou leur apparence. Le débat sur le voile n’est pas qu’une sortie contre l’Islam, c’est également une tentative de contrôle du corps des femmes.

Le voile c’est un choix. J’ai lu un bon article du New York Times qui donnait (chose rare) la parole à des femmes qui ont fait ce choix. Cela peut-être un vêtement traditionnel, un acte modestie ou de protection par rapport à un environnement masculin hostile***. Le débat a depuis toujours été réduit à une question religieuse par les politiciens et les médias pour en faire un groupe cible. Est-ce qu’un vêtement peut vraiment nous empêcher de nous parler entre adultes ? Est-ce que cela bloque une discussion ?

Mon expérience me dit que non. Une patiente est une patiente, et qu’elle soit voilée ou à moitié nue ne la disqualifie ni comme patiente, ni comme citoyenne, ni comme femme, ni comme être humain.

L’état ne devrait pas avoir à dire à une femme ce qu’elle a le droit ou non de porter. D’un seul coup, comme dirait une copine vue hier, « Si tu montres deux seins, t’es une pute, si tu montres rien t’es coincée. Dans le doute il vaut mieux en sortir un. » Quels que soient vos vêtements, en ce qui me concerne, venez comme vous êtes.

 

*Le nom a été modifié, ce médecin ayant à moitié assumé ses propos en interview doit en avoir marre de voir son nom ressortir régulièrement sur internet, et je ne veux pas participer à cela. J’ai volontairement tronquée la lettre. Le problème n’est pas la lettre, c’est son utilisation dans le débat actuel. 

**Je tiens l’épisiotomie d’une interview que ce médecin a donné à égora sur l’affaire. Pas de nom, pas de lien nom plus (voir *), mais je sais que cela ne figure pas dans sa lettre.

***J’ai failli mettre un point patriarcat, mais je pense que le voile peut être une conséquence du patriarcat et de l’occupation hostile de l’espace publique par les hommes. Pas toujours. Peut-être.

Je veux être vulgaire

L’image grésille et se fixe. C’est un canapé miteux avec un sourire figé.

« Ça marche ? »
J’apparais dans le cadre. J’ai passé un temps à faire des recherches. Cela fait plus d’une semaine que je tourne en rond dans cet espace pausé, les zygomatiques crispées de Gudule pour seule compagnie.

« Ceci est une bouteille à la mer, et si vous la trouvez ne venez pas me chercher. Évitez mon erreur » dis-je dans un souffle plein de buée.

Je rapproche la caméra, pour me retrouver seul sur le canapé. Mes cheveux ne ressemble plus à rien et ma chemise est à moitié arrachée. Je manque de sommeil et m.

« Étrangement je n’ai pas faim. J’ai été fou de m’embarquer dans ce commando d’intervention virtuelle. Je crois que les molécules se mettent en pause également, la température baisse à vue d’œil. J’ai bien essayé d’enflammer les livres sur les étagères, mais ils sont collés. On dirait que personne ne les a jamais ouvert… En même temps ce ne sont pas des livres d’obstétriques. »

Je dis ça avec un air songeur.

« Je dis ça parce que les connaissances que l’on obtient de la pratique ne suffisent pas. La première chose à avoir et que Gudule n’avait pas, c’est des sources fiables. Elle ou moi on ne peut pas juste prendre une caméra et dire « je suis sage-femme, apprenez ». C’est ce qu’on appelle un argument d’autorité » dis-je en citant Schopenhauer. « Ce n’est pas parce qu’un médecin, une sage-femme ou un expert (auto)proclamé vous dis quelques chose qu’il faut le croire les yeux fermés. Normalement, Gudule ou moi-même avons pour but de vous ouvrir une porte vers ces connaissances. »

Une porte. Est-ce que j’ai cherché une porte ? Je regarde la pièce autour de moi, mais je me rassoie rapidement. Rien. Je hausse les épaules. En même temps je suis lancé, autant continuer.

« Je pense que l’une des difficultés que l’on trouve à ce moment là, c’est le tri. Vulgariser, c’est aussi tronquer à bon escient : on ne peut pas transmettre la totalité de l’information car elle est parfois trop complexe pour le public qui doit la recevoir. Digresser fait que l’on se disperse… Il faut apprendre à trouver un équilibre.

Mais en même temps il ne faut pas avoir peur du jargon médical et scientifique si on l’explique. Le jargon, c’est également une porte d’entrée pour aller chercher des information sur des moteurs comme Google Scholar. L’accès au langage de l’initié et sa compréhension permet d’apprendre de meilleures sources. Il faut oser mettre les pieds dans le plat, mais toujours se souvenir que les mots rugueux peuvent impressionner. »

Je pense aux mots rugueux. Je me demande si ils se promènent quelque part dans cette prison virtuelle.
Je ne serais pas surpris.

« Après il faut comprendre que les gens apprennent de différentes façons : il y a des gens qui sont plutôt logiques, d’autres qui sont visuels ; certains ont besoin de manipuler et d’autres d’entendre. Vulgariser demande d’utiliser des métaphores et des petits tours. Est-ce que vous avez vous ce qu’on fait vsauce ou epenser sur le sujet ? J’ai réussi à apprendre des trucs en math alors que moi et les maths… Enfin bon.

Une bonne métaphore demande un peu de réflexion, d’avoir un peu de recul. Une de mes enseignante sage-femme comparait souvent l’accouchement à une voiture… »

Gudule partait d’un bon sentiment, je le sais.
Toutes les initiatives pour parler de leur corps aux femmes est bonne… Mais le fond n’allait pas. Je ne me souviens pas pourquoi je m’étais énervé au départ.

« L’épisiotomie. »

Alphonse me tape sur l’épaule. 

« Il fait froid…
− Qu’est-ce que tu fais là ?
− Tu sais, dès que la frontière avec la réalité s’atténue, moi… Je crois que ce qui t’énervais, c’était surtout le passage sur l’épisiotomie. Tu viens ? On se rentre, il caille.
− Attends. J’ai un truc à finir. »

Je regarde brosse le givre hors de mes sourcils. Alphonse m’a redonné le courage qui me manquait pour conclure.

« Le passage sur l’épisiotomie[1] m’a énervé parce que ce qu’elle dit est faux, mais également parce que c’est un symptôme de ce que se fait de pire en obstétrique : on tente de maintenir les gens dans l’ignorance. Est-ce que Gudule le fait de façon involontaire ou est-ce qu’elle sait que les ignorants sont dociles ?
Sur le web francophone des initiatives venant de professionnels de santé (comme Winckler), de gens issus de l’associatif (Sexysoucis par exemple) ou d’usagers de soins (comme Cluny Braun, qui semble proche des mouvements d’alter-gynécologie[2]) commence à remettre en question le tabou qu’est parfois encore le corps des femmes et leur sexe.
Une vulgarisation en gynécologie et en obstétrique doit rendre le pouvoir aux femmes sur leur corps. Et surtout ne pas simplifier les choses à outrance ; ça, ça s’appelle les prendre pour des cons. »

Je souffle.

« Viens, on s’arrache, dit Alphonse.
− Ouais. J’ai plus rien à faire ici. Où est-ce qu’on va ?
− Loin.
− Tu crois qu’on croisera des mots rugueux ?
− Je ne sais pas. On peut en chercher au passage. Ça peut être drôle.»

Alphonse ouvre une porte, et je le suis. J’entends Gudule « N’hésitez pas à vous abonner à la chaine pour…»

−−−−

[1] Ce retour sur l’épisiotomie me donne envie de vous partager une synthèse de la Société d’Histoire de la Naissance, une société savante qui rassemble des historiens et des soignants autour de la périnatalité. Pour ceux qui aimeraient pousser dans le détail, ils ont plusieurs réunions par an et un colloque.

[2] Vu que ma citation sur jim.fr risque d’attirer ici des aventuriers, il faut que je développe un peu cette histoire d’alter-gynécologie − sinon je risque d’attirer des médecins en colère.
L’alter-gynécologie n’est pas de la médecine. C’est un domaine qui existe entre l’auto-examen et la performance artistique, et qui incite à poser un regard sur la connaissance du corps des femmes sans l’associer à la pathologie.

Le dernier raffut

C’était la semaine dernière, je me disais que j’allais pour une fois parler de l’actualité. Entre le Syngof qui se prenait les pieds dans son propre tapis de l’IVG médicamenteuse et la campagne d’information sur les compétences des sages-femmes, il y avait de quoi faire ; j‘avais préparé autre chose. 

Et puis le temps a un peu passé et l’actualité est riche. On prépare un petit article et une semaine plus tard il est dépassé. C’est pas une vie.

Avec la majesté d’un coq français (celui qui chante avec les pieds dans…) les organismes syndicaux de gynécologues ont écrit ce truc. Je ne sais pas trop comment le qualifier, et je m’en moque.

Soyons clairs : je ne veux pas taper dessus gratuitement, Déjà parce que cela reviendrait à tirer sur l’ambulance, et aussi parce que le tout Twitter médical s’en est donné à cœur joie : sages-femmes, médecins ou usagers. La réaction des représentants sages-femmes ne s’est pas fait attendre, mais que les gens soient juste « attristé »… Est-ce qu’on cherche leur pitié ?

Je passerais sur le fait que la directive européenne qu’ils citent n’existe pas et qu’il s’agit en fait d’une version ancienne du code de santé publique sur les compétences de la profession de sage-femme.  Nan, ce que j’aimerais, c’est juste analyser les éléments de langages.

Voilà donc 6 arguments extraits de leur dernière sortie.

La troisième va vous étonner.

On veut monter une profession l’une contre l’autre.

L’argument numéro 1 !

Quelqu’un (on ne dit pas qui, mais suivez notre regard) souhaite monter ces deux professions, ces médecins extraordinaires et ces sages-femmes soumises, l’une contre l’autre. Eux qui travaillaient en bonne intelligence !

À loisir, c’est le moment où l’on peut évoquer les bienfaits du statu quo. Pourquoi faire évoluer la profession de sage-femme ? Ne peuvent-elles pas juste rester à leurs places ?

Veulent-ils revenir en 1892 (où la loi leur interdit l’usage d’instrument et de médicaments) ou en 1928 (quand on obligea les femmes à consulter un médecin avant tout) ? Depuis quatre siècles nos deux professions se chamaillent. Si vous voulez monter nos professions l’une contre l’autre, répétez les erreurs de l’histoire et gardez la profession sous tutelle comme elle l’est.

Les sages-femmes s’occupent de la physiologie, la pathologie est traitée par les médecins.

Et lu sur Twitter juste après « le métier de SF est de suivre ce qui est normal, pas de diagnostiquer des problèmes ».

Je pense que ces opinions viennent de personnes qui n’ont clairement pas mis les pieds dans un hôpital publique depuis trente ans. Les sages-femmes sont des diagnosticiennes. Nous sommes formés, entraînés, formatés à en être.

Et c’est normal, car nous sommes en première ligne : salle de naissance, urgences obstétricales, gynécologie de prévention… Nous sommes une profession qui existe pour repérer et orienter et, avec un bon réseau, pour accélérer les prises en charge.

Nous n’avons pour autant jamais eu vocation à traiter la pathologie… Même si mes récentes formations en rééducation du périnée me font me poser de temps à autre des questions.

Je renvoie donc la question : quelqu’un qui, de fait, ne rencontre que la pathologie depuis le début de sa formation professionnelle est-il capable de reconnaître la physiologie ?

Ne confondons pas une sage-femme et un médecin.

Je m’en garderais.

C’est marrant, parce que j’ai entendu cette phrase toute ma scolarité, de la deuxième année jusqu’au diplôme, toutes mes études, dans la bouche d’autres sages-femmes, d’enseignantes, de gynécologues, de médecins-pas-gynéco…

J’ai l’impression que c’est une sorte de mantra que les gens se répètent au fur et à mesure : « Reste à ta place, reste à ta place. Surtout reste à ta place. »

Je n’aurai jamais la prétention d’être autre chose qu’une sage-femme, car j’ai choisi d’accompagner mes patientes quelque soient leurs histoires, même si cela est pour collaborer avec un médecin sur un dossier qui dépasse certaines de mes compétences techniques.

Je pense que, comme un médecin doit être lucide sur ses compétences (un gynécologue fera-t-il une consultation à la place d’un cardiologue ?), une sage-femme doit savoir quelles sont ses limites. Ce n’est pas une question de rester à sa place, c’est surtout une question d’honnêteté professionnelle.

Les médecins se font confiance, les sages-femmes font confiance aux médecins, mais les médecins ne devraient pas faire confiance aux sages-femmes ?

Le pauvre médecin devra corriger et réparer la faute alors que la sage-femme n’a pas d’assurance. Et aussi : l’assurance du médecin devra aussi couvrir les erreurs des sages-femmes.

J’ai été ravi d’apprendre que je dépensais 500€ par an pour une assurance professionnelle qui ne me sert à rien.

La sage-femme et le médecin partage leurs responsabilités médicales, et, d’ailleurs, on rejette souvent la faute sur nous. Nous avons chacun notre assurance pour cette raison : tous responsables selon notre compétence.

Dire que l’assurance d’un médecin couvrira une sage-femme, c’est infantiliser notre profession, la décrédibiliser, refuser de la traiter sur un pied d’égalité.

Pensez à la perte de chance pour les femmes qui iront chez des sages-femmes.

J’ai déjà lu ça.

C’était dans une gazette de sage-femme de 1908, quand les sages-femmes n’avaient plus le droit de prescrire d’antiseptique. Je l’ai relu en 1974, parce que les sages-femmes n’avaient pas accès aux technologies nouvelles. Je l’ai lu en 1930 au Québec parce que les femmes n’avaient pas accès aux études supérieures.

J’ai lu ça des dizaines de fois, des centaines de fois. Je l’ai entendu dans beaucoup de bouches. Des bouches d’hommes, de politiciens, de médecins.

Alors je me servirai de l’OMS et des études sur l’accompagnement pendant le travail et la mise au monde : pensez à la perte de chance pour les femmes qui n’iront que chez un gynécologue. La profession de sage-femme est le plus vieux métier du monde, parce que l’être humain a besoin de soutient pour cet évènement ordinaire et extraordinaire qu’est la naissance.

Cette perte de chance, au vu des chiffres de santé publique (le suivi gynécologique est ouvert depuis 2009), cela reste principalement un argument commercial. Il s’agit de faire peur aux femmes.

Si je suis une femme, je ne veux pas perdre de chances. Et si un expert me dit que… C’est un simple argument d’autorité.

Est-ce qu’on a demandé ce que souhaitais les femmes ? Où sont les réactions du CIANE ? Est-ce qu’on pourrait dépasser la basse querelle corporatiste pour s’intéresser aux premières concernées ?

Des manœuvres politiciennes visent à contourner les étapes de la qualification médicale (sic)

Des manœuvres politiciennes visent à plein de choses. Ecrire cela est une manœuvre politicienne. Je pense que « contourner les étapes de la qualification médicale » est par conte plus complexe, car c’est le moment où nous sommes traité à la fois comme des enfants.

Ma profession a un code de déontologie. Si des politiciens cherchent à me faire dépasser mes compétences, je le leur signalerai. Si c’est une obligation dans l’évolution de ma profession, alors je me formerai.

Quand je me suis mis en position de pouvoir faire de la gynécologie, la première chose que j’ai faite malgré mon diplôme qui comptait des heure de formation en cancéro, ça a été de me former et d’aller chercher un maximum d’armes pour être le meilleur possible.

 

Parce que les sages-femmes restent une profession médicale, et que nous travaillons avant tout pour les femmes. Et dans mon évolution professionnelle, je remercie tous les obstétriciens qui m’ont formé comme des sages-femmes les ont formé.