Ballet Masque

Les prénoms ont été modifiés. Ou inventés. 

Au risque de passer pour le rabat-joie de service, je baisse le son. J’ai l’impression que ça éloignera les voisins. Je ne sais plus qui a eu cette idée de soirée pour le retour de ma sœur. Qui a imposé les déguisements ? L’important c’est de se retrouver et de s’amuser, non ?

Je n’ai pas vu autant de gens dans le salon de mes parents depuis l’époque du lycée. Je me faufile depuis le coin où se trouve l’ampli, des vagues de basses plein la cage thoracique. Il y a un côté abrutissant et rassurant à voir ces corps bouger comme une masse lumineuse et bariolée. J’adore ça, je crois. On en reparlera demain matin.

Les gens crient, je me faufile en dansant. Les soirées sages-femmes ont laissés des traces à cette heure de la soirée. Pourquoi est-ce que les gens finissent toujours en soutif  ? J’espère trouver une place dans la cuisine bondée. Les gens fument, les gens parlent, les gens picolent… Cet endroit est toujours un aimant. « On va danser ! Allez ! On bouge ! » Ma sœur tape dans ses mains pour faire de la place. J’aperçois Maxime en train d’ouvrir une bouteille pour Louise, et je me sert au passage. « Ça ira pour le rangement ?
− Oui, ça ira. On va juste y passer notre dimanche. » On sait que Maxime sera là pour aider à ranger demain matin. C’est presque devenu une tradition : il reste dormir et il partage avec nous les pâtes d’après-ménage. Il sait que je sais. Il embarque sa chérie là dedans, c’est tout. Je sors de la cuisine pour échapper à l’odeur du tabac.

Le salon est devenu un billard où des gens dansent mal le rock. Il est minuit passé et l’alcool n’arrange rien. Il y a quelqu’un qui reprend son souffle sur le canapé. Il a un simple domino et un costume de Zorro, une cape élimée et un fleuret en plastique. « Alphonse ? »
Il lève les yeux vers moi. Et il sourit. « Jimmy ! »
Il se lève. « Tu as toujours le même costume aux soirées déguisées, tu n’en as pas marre ?
− Moi au moins je suis déguisé, dit-il.
− Je suis parfaitement déguisé », je dis, plein de mauvaise foi.

Je vais lui chercher un verre.
Tout le monde devrait avoir un ami comme Alphonse.
« Tu n’étais pas en Corée ?
− Il y a deux ans si… Il y a pas un endroit plus tranquille pour s’entendre ? »
Les danseurs commence à se rapprocher dangereusement du canapé et une copine de ma sœur a remonté le volume. Ce n’est pas la playlist convenue. Oui, je suis psychorigide ! Je me faufile en dansant avec Alphonse entre les gens qui se collent. J’ai presque envie d’ouvrir la fenêtre du salon malgré les températures.

« On lève les mains de la souris, et on recule de cette page YouTube ! »
Sophie m’ignore, sa tête de peluche mignonne pend sur le côté et me fixe bizarrement. « Elle est nulle ta playlist !
− C’est aussi celle de… Laisse moi une liste de ce que tu veux et on s’arrange. »
Elle remet sa tête sur les épaules, par dessus ses lunettes. « Et ne baisse pas le volume, hein ? Tu crois que la police sortira pour un tapage nocturne avec ce froid ? »

« Elle est mignonne.
− Elle est en couple. Ferme la porte, tu veux ? »
Alphonse entre dans ce qui me servait de chambre. Ce qui me servait de bureau fait DJ grâce à une manip que m’a montré mon père il y a plus de dix ans maintenant. Mes épaules tombent d’un seul coup. « Ça va ?
− Ouais… Je me demande parfois pourquoi j’organise encore ce genre de truc. » Je m’arrange les desiderata de Sophie.
« C’est trop tard pour annuler, non ? »
Je lui lance un regard noir ; c’est pour la forme, il le sait. Il s’est avachi sur le lit et il pointe les masques aux murs. « Tu n’as pas tout emporté en déménageant ?
− Je n’ai pas la place. »

Alphonse sirote sa bière sur mon lit et marque une pause. « Je connais ce masque là. » Il attrape mon masque de blogueur. « Tu le mets encore ?
− Plus trop depuis que j’ai déménagé. Il est incomplet en fait. Je crois que j’en ai perdu une partie quand je suis allé bosser en province.
− Oh. Tu devrais le remettre de temps à autre.
− Pourquoi faire ? J’ai peu de choses à raconter, et je le faisais mal. »

Alphonse repose le masque, l’air presque déçu. « Tu sais, moi je les aimais bien tes articles. Un peu comme les gens qui croyaient en toi à une époque. Qu’est-ce qui a changé ?
− Je… J’ai eu l’impression de tourner en rond. J’étais en colère contre le système et j’étais frustré par la vie. C’est facile d’écrire comme ça, mais ça n’apporte pas de solution. Je crois… Je crois que j’ai envie de trouver des solutions. »
Je mets le masque. Mon nez rentre dedans, mais mes pommettes saillent. « Tu vois ? Il est trop petit maintenant ! »
On tape trois coups secs contre le carreau. « Jiji, ça va ? »
Ma sœur passe la tête dans la chambre.
« Oui, ça va ! Je complète la playlist !
− Ok ! Y a Marco qui est pas bien dans les toilettes. Tu sais où Papa met les serpillères maintenant ?
− Sous l’évier non ? »

Je referme la porte avec un soupir. Alphonse a un sourire narquois. « Il n’est qu’une heure du matin… Tu veux que… » Tout le monde devrait avoir un ami comme Alphonse. « Et après la Corée ?
− Après je suis allé en Thaïlande pour un programme d’étude sur les papillons et la climatologie.
− C’était avant ou après le Japon ?
− Oh le Japon, c’était encore avant. » Il me regarde, un brin plus sérieux. « Tu changes de sujet.
− Oui.
− Ton masque d’associatif n’est plus au mur ?
− Les morceaux doivent trainer au fond de la chambre.
− Ça ne va pas mieux ?
− Non. »
C’est le moment de la soirée où, l’alcool aidant, les remords de mes autres vies s’invitent à la fête.
« Le Japon, hein ? » Il me dévisage.
Coupable. Oui, je veux passer un moment plus agréable.

« Ils sont nouveaux, ceux-là. » Alphonse pointe mes masques de soignants. Je respire mieux. « Tu sais, ce sont les masques qui se forment au fur et à mesure. Au moins un par hôpital, en fait. Et puis aussi… Tu sais il y a le masque que tu mets quand tu annonces une sale nouvelle…
− C’est lequel ?
− Celui avec des trucs pour bloquer les larmes, avec un sourire doux amer, qui essaye de dire que le temps aidera…
− Il n’a pas l’air marrant à mettre. Celui là fait un peu peur…
− C’est celui que je mettais pour faire avancer les choses… Faire comprendre à une patiente qu’il y avait urgence, faire venir un médecin plus vite…
− Tu le mets beaucoup ?
− De moins en moins maintenant… À côté tu as celui des naissances…
− Il a l’air heureux…
− Il est drogué aux endorphines. J’espère que je le remettrai un de ces jours.
− Faut jamais dire jamais.
− Et puis il y a celui de la sage-femme, celui avec un sourire de façade quand quelqu’un débarque à trois heures du matin alors qu’on coure partout, celui qui sert à appeler le laborantin ou l’anesthésiste… » Je retire mon masque. Le regard d’Alphonse est douloureux à supporter, mais c’est Alphonse. Il m’a vu dans de pires états.

Cela me rappelle la fois où je me suis réveillé sur un canapé inconnu. Il était sept heures du mat’, j’avais mal partout et surtout à la tête. Alphonse était en train de faire du café. Il m’a tendu une tasse d’un mélange bizarre et ça a été. « Secret péruvien », m’avait-il dit.

Cela me rappelle un cours de théâtre au lycée. Il y avait deux filles sur le plateau en improvisation pour nous raconter une simple histoire. Elles ont commencé sous notre quinzaine de regards, et elles se sont effondrées. « Vous avez oublié de mettre vos masques, les filles. » a juste dit le prof.

Je regarde mon masque aux traits sereins, malgré les signes d’inquiétudes aux coins des yeux. J’aime bien ce masque, surtout en soirée. Il m’offre une sorte de légitimité : le mec sage-femme de service. On lui dit des choses qu’on ne dit pas aux autres, on lui pose des questions très personnelles au milieu de la nuit, entre deux bières. C’est un masque qui autorise.

« Je commence à m’habituer à le porter.
− Tu n’avais pas dit que tu arrêtais les masques ? Genre il y a longtemps ?
− Les masques, ce sont les autres qui les créent ; c’est ce que tu acceptes de leurs montrer. Si tu ne portes pas de masque, tu ne supportes pas les regards.
− Tu as grandi.
− J’ai juste compris quelques trucs. »
Alphonse fini sa bière. « On devrait y retourner, je dis, profiter un peu de la soirée, non ? C’est pas souvent qu’on a l’occasion de faire la fête.
− Peut-être. Tu as vu l’heure ? »
Il se lève, remet sa montre sur sa manche. S’étire. « Je pense que je vais me rentrer. »

Je sers la main d’Alphonse. Il met son chapeau et disparais dans la foule sans danser. Il se faufile, tourne au coin d’un couple et sa silhouette se fond dans la masse.

Tout le monde devrait avoir un ami comme Alphonse.

« Tu as laissé Sophie toucher à la playlist ? » Ma chérie se plante devant moi les mains sur les hanches. La boisson rend son air accusateur comique. « J’ai essayé de contrôlé les dégâts, oui. » Elle hausse les épaules et me prend par la main. Nous nous mêlons aux autres danseurs.

Un repas de famille

«J’ai un peu abusé sur le champagne.»
Comme sa mère, me dis-je.
Elle allume une clope − je l’accompagne fumer dans la cuisine, entre le foie gras et le fromage. La fumée envahit la pièce. Je hais cette odeur de mon enfance, avant que mes parents n’arrêtent. J’essaye d’entretenir la conversation avec cette cousine que je n’ai jamais vu. Je connais son grand-père et je pense que nous n’avons pas la même opinion de lui. J’aime beaucoup mon grand-oncle parce qu’il m’a fait boire mes premiers 
Margaux et m’a mis des raclées infernales au go. Il est dépositaire du psychodrame familial. On a tous des démons à combattre, générations après générations. J’ai la chance d’avoir un père qui a voulu briser le cycle.
« Ça devait être bizarre ta remise de diplôme avec tes parents…
− Le malaise un peu, ouais.
− En même temps ils étaient mariés avant, ils doivent savoir quoi se raconter… »
Ma cousine me regarde un peu de travers. « La famille de ta mère est barrée, dit-elle entre deux bouffées de cigarette.
− On vous avait prévenu que c’était une mythologie. »
Plus tôt dans la soirée, ma mère a raconté la vie de son père, un vrai personnage de roman. Elle s’en défend, mais elle narre volontiers cette épopée à qui veut l’entendre. Je la connais si bien que je peux faire les chœurs et compléter les blancs, appuyer les moments les plus puissants et relancer l’action quand les attentions se relâchent.
Un ange passe dans la cuisine. Je me penche sur la petite cours intérieure. C’est ce que les parisiens ont qui ressemble le plus à un jardin : des plantes en pot et un tuyau d’arrosage qui ne serre guère qu’à nettoyer les poubelles.
J’ai appris à faire du vélo dans cette cours. J’ai récupéré des potes bourrés avant que les voisins n’appellent les flics. J’y ai eu des dernières discussions mélancoliques en rentrant de soirée.
Ma cousine jette son mégot encore incandescent par la fenêtre. Je regarde la lueur grésiller et s’éteindre sur le pavé mouillé.

Nous regagnons le salon où ma mère fait une pause sur le canapé, à distance du plateau de fromage. Mon oncle et mon père se partagent le reste d’un Rocamadour. Ma tante fronce le nez quand ma cousine passe devant elle. « Il faut vraiment arrêter de fumer tant qu’on peut. D’ailleurs, et ta sœur ? Elle n’arrête pas ?
− Il n’y a pas moyen.
− C’est dommage, dit ma tante. Il y a vraiment une corrélation entre la dose et les cancers ORL…
− Je croyais qu’on ne parlait pas médecine à table. »
Ma tante a un rictus.
« On est quand même d’accord pour dire que ça serait embêtant pour une future chanteuse non ? »
Je n’ai rien à répondre à ça. Je n’ai pas vu ma sœur depuis trois mois et elle me manque vraiment. Elle-même en a conscience, mais elle est toxicomane et… Pas de médecine à table. Ma grand-mère pousse en soupire de soulagement. Elle se lève avec un air gai et cherche son équilibre. « Pas de dessert pour moi, ça va faire trop après. » Elle se met sur un fauteuil.
« Et elle revient vivre chez vous ? demande mon oncle à mon père.
− Oui, mais pas longtemps. Elle a trouvé un studio pour après.
− Oh c’est bien ça ! Ça va vous faire bizarre quand elle sera partie non ?
− On commence déjà à s’habituer. Ça fait presque trois mois. »
Je fais un sourire à mon père. Je sais que ça se passe même mieux pour eux depuis qu’ils sont seuls. Je sais qu’il avait peur au début.

Mon oncle et ma tante ont un sourire complice. Les cousins sont tous partis depuis longtemps ; certains, même, à l’autre bout du monde.
Ils ne savent pas vraiment de quoi ils parlent : ma tante travaille dans un hôpital de province et ne rentre que le week-end, et que mon oncle passe la moitié de l’année à l’étranger pour continuer à enseigner. « Avec ta chérie, vous vivez ensemble maintenant ? »
Mon oncle est resté au mariage d’il y a trois ans. Pour sa partie de la famille, nous sommes mariés ou fiancés − selon l’ouverture d’esprit. C’est une trop longue histoire pour un réveillon.
« On y pense, mais pour l’instant la situation nous convient. » C’est la version officielle, et je m’y tiens. C’est compliqué de vivre ensemble en ce moment.
« D’ailleurs, où est-elle, dit ma mère, elle téléphone ?
− Non, elle se repose en attendant les cadeaux. Elle a eu une sale journée. »

Je ne l’envie pas, pour être honnête.
Plus tard elle me racontera sa journée. C’était une garde merdique pour un 24 décembre, et la semaine avant était difficile.
Elle goûte depuis le mois de juillet aux joies de l’emploi hospitalier précaire. Pour elle, ça se passe bien. « C’est pas normal qu’ils puissent vous exploiter comme ça ! » dit mon père. J’ai un sourire triste, mais je n’ai pas envie d’alimenter la conversation sur le sujet.
Je ne peux pas dire que je regrette vraiment l’hôpital. Il y a des choses qui me manqueront, comme ces gardes où les coups d’adrénaline m’a faisaient me sentir plus vivant que jamais en pleine nuit. J’aimais bien l’ambiance de la salle de naissance avec son rythme organique, ses phases de sommeil et ses moments d’agitation extrême. J’avais l’impression d’avoir une mission, un front sur lequel combattre.
« Vous faites encore des 24 heures ? demande ma tante.
− Plus maintenant. Ça devient rare. »
Est-ce que c’est mieux maintenant ?
Presque trois ans à faire des gardes en salle de naissance ont détraqué mon sommeil. Je vois les effets sur ma chérie qui vient de faire sa troisième journée d’affilée.
Elle se lève tôt, se crève, se bât. Les patientes l’adorent. Ce n’est pas un argument pour garder un travail, mais c’est une bonne chose. Je suis si fier de voir la sage-femme qu’elle est devenue.
Je renonce à cette lutte. Mettre un CV sur une pile et attendre. Puis se battre avec des consœurs pour avoir un poste, une stabilité. Et un service qui te lâchera parce que l’inévitable s’est produit devant tes yeux.

« C’est bien de se mettre en libéral, non ? T’as déjà un cabinet ? » La cousine de mon père pose la main sur son rémois. Mon père a la main lourde sur le champagne ce soir. Sa fille reprend un verre. « On passe au dessert ?
− Je vais chercher la bûche ! dit mon père.
− Non pas encore. Je fais ça en début d’année, c’est mieux.
− Et tu fais quoi en attendant ? »
− J’ai fait des formations, j’avais besoin… Pour certaines activités. »
Je repense à ma première formation. C’était la fin de l’été et j’étais assis au fond d’une cours ensoleillée pour parler de rééducation du périnée. J’y allais pour la technique avant tout,
C’était passionnant. C’était un gouffre de nouveauté dont je ne pouvais pas apercevoir le fond, et une consœur nous a guidé le long de la descente. Puis j’ai fait de la gynéco et de la préparation à la naissance. À chaque fois j’ai appris beaucoup et j’ai surtout rencontré d’autres sages-femmes de tous les horizons et des tous les âges.
J’ai eu un moment l’impression d’errer dans une bibliothèque infinie, sans pouvoir me décider vers quel endroit je voulais me diriger.
« Tu vas faire les accouchements à la maison, donc ? » demande mon oncle.

Plus je parle de ce qui m’attend l’année prochaine, plus j’ai l’impression que les gens ignorent ce que fait une sage-femme libérale. Ma cousine, cela ne m’étonne pas. À 22 ans on ne se soucie pas vraiment d’une sage-femme. Je lui laisse son image d’Épinal. J’ai vu ma tante changer d’opinion sur l’arrivée des sages-femmes en prévention. Elle lève toujours les yeux au ciel quand elle entend parler d’accouchement hors d’un hôpital.
« Non, je vais travailler en cabinet. Faire des consultations et des visites à domicile.»
Mon oncle n’a jamais connu comme sage-femme que celle qui a accouché sa mère pour ses frères et sœurs. C’était le début des années 50 au Maroc. Je souris.

Le partage de la bûche glacée interromps heureusement la conversation. J’ai du mal à parler de ce qui n’est pas encore arrivé. S’ils pouvaient me donner un mois ou deux avant que je n’aie à répondre à leurs questions. Mon père goutte le whisky que je lui est offert, Tempest, ma mère déballe son cadeau. Je vais réveiller ma chérie pour qu’elle en profite un peu.
Je crois que ma profession a un problème. Elle a le visage marqué par le manque de sommeil. Ce n’est pas quelque chose que je puisse régler ce soir. On est tous plus ou moins d’accord sur ce qui ne va pas. Parmi toutes les sages-femmes que j’ai rencontré ces derniers temps, les mêmes histoires se racontent. Sauf une qui a décidé de ne plus raconter que le positif pour que l’on oublie jamais pourquoi on a choisi cette voie.
On ne changera pas le monde des sages-femmes entre deux paquets cadeaux.

Entre deux chocolats je pense au cadeau que je me suis fait à moi-même. Il dort au fond de ma sacoche depuis une bonne semaine et demi. Mon premier jet me fait peur. Je vais être mon pire juge, mais c’est mieux. Mon deuxième jet sera sans doute lisible par d’autres personnes.

Les cadeaux échangés sont rangés dans des sacs de transports. Chacun a eu plus ou moins la réaction que j’attendais. J’aime voir rejaillir l’enfant chez mes proches. La haut-fonctionnaire, la chef de service, le professeur de littérature, l’ancienne femme au foyer retombent tous en enfance le temps d’un froissement de papier. Ma chérie a même perdu ses cernes un instant et fait courir ses doigts sur le carton d’emballage.

Ma sœur me manque.

Je remets mon manteau et je m’arrête sur le pas de la porte. Mes cousines sont parties attendre le taxi devant la porte, ma tante et mon oncle repartent en voiture dans la direction opposée. Nous nous sommes donnés rendez-vous l’année prochaine, ou avant. Ma chérie passe d’un pied à l’autre sur le tapis hideux des parties communes. Je pose un baiser sur le front de ma grand-mère, j’embrasse ma mère et mon père. Il est tard, Je dois préparer le déjeuner demain et ma nuit s’annonce courte. C’est déjà Noël, mais cela attendra demain.
« Faites bien attention à vous en chemin ! dit mon père, sur le pas de la porte.
− Toujours ! Bonne nuit. »
La lumière s’éteint sur l’escalier et je descends la première marche.

Continuer

Se remettre à écrire est un acte difficile. Mon premier réflexe, ce samedi matin, a été de me rendormir en espérant que cela soi un mauvais rêve. Ça n’en est pas un. C’est mon quartier que j’ai vu attaqué dans des images de sirènes bleue et rouge ; je sors là souvent. Pas hier soir, heureusement, mais souvent. « J’aurais pu nous faire tuer…» m’a dit ma sœur sous le coup de l’émotion. Elle est à New York pour études, elle est sortie s’acheter une pizza pendant qu’une dizaine de message s’accumulaient sur son téléphone. Ce qui l’a choqué, c’est de voir les images familières de son quartier comme un champs de bataille − avec toutes les hyperboles que peuvent donner les journalistes de l’info en continu − et les gens qui mangeait dans cette pizzeria. Quelqu’un promenait son chien, un couple se disputait. Personne n’imaginait rien. 

Je pense que ce qui est le plus choquant, c’est que personne n’a connu ça, à part notre plus vieille tranche d’âge. Des échanges de balles comme ça, on en a plus eu depuis un bon demi-siècle. Nos générations se sont habituées à la paix, à la tranquillité et à la sécurité. 

J’étais en terrasse avec une copine lundi dernier. La discussion ressemblait à un mauvais épisode de série comique : la femme qui était profondément pessimiste, l’homme qui voulait rester optimiste, une rencontre improbable.

Je maintiens que je veux rester optimiste sur l’avenir, parce que c’est un défi. Je frissonne en l’écrivant. J’ai même du mal à me dire que je peux encore l’écrire, mais s’il n’y a plus d’optimisme ou d’espoir, alors on fait quoi ? On se met en position fœtale sous la table basse en attendant que ça passe ? Nous avons le devoir de nous battre parce que la vie doit être la plus forte.

Fear is the mind-killer. C’est normal d’avoir peur. C’est humain. J’ai eu peur pour ma famille, pour mes amis, j’ai passé un partie de ma nuit à avoir au téléphone des gens que je n’appelle pas souvent. Mais la raison doit triompher non ?

Il faut laisser le temps aux familles des victimes d’entamer leur travail de deuil et recommencer à vivre. Et il faut que l’on continue à vivre nous aussi. Sinon ils auront gagné.

Insérez un titre de bit-litt

J’aime quand mes articles ont des titres simples, si possible avec un ou deux mots. Celui-ci pourrait porter plusieurs nom différents mais…

J’ai failli déjà vous l’écrire mais je n’aimais pas l’article. En général j’ai d’ailleurs l’impression que je suis moins tolérant à ma production. Je vous refais donc l’épisode.

C’était ma dernière garde il y a dix jours. J’ai fini tard, après une garde de merde. Ça venait et ça ne s’arrêtait pas.

«Et tu fais quoi, après ?» me demandait ma collègue. Une partie de moi voulait répondre avec optimisme. «Le marché est vaste et j’ai un CV correct. Je trouverai facilement.» Une autre l’était moins. «C’était sympa ce boulot, maintenant je retourne au pôle emploi.»

«Je ne sais pas.» Regards interdits de mes collègues. Mon paraître criait au scandale. C’était la vérité.

Je n’avais pas idée de la suite.

À présent on peut dire que ça va mieux. Un peu. Je suis en train de me reconstruire doucement au niveau professionnel. J’ai explosé. En quelque sorte en fait.

J’ai perdu confiance en l’institution. Quelque part, je me demande à quel point ce système qui repose sur le jugement d’une personne qui ne travaille pas dans les mêmes conditions que moi peut fonctionner. Je pense qu’elle se base sur des choses indirectes : l’état des dossiers, les conduites à tenir et les commentaires des patientes et des collègues. Je pense que ce système est archaïque et injuste. On ne peut apparaître que déformer. Et ce système juge.

Recommencer me semble difficile. Je pense que mes juges doivent rester mes pairs et mes patientes.

Recommencer.

Du coup je me suis demandé ce que j’allais faire. Parce qu’on parle, on parle, mais l’heure tourne et j’ai un loyer à payer. J’ai passé le début du mois à sonder les alternatives et le libéral apparaît comme viable. Pas tout de suite, vu qu’il me manque des compétences importantes.

Qu’est-ce que j’y connais, moi, à la formation continue ?

Moi et mes autres moi, on a convoqué les généraux et sur le bureau de mon studio parisien commencent à s’ébaucher des plans de bataille. Recommencer ? Pas tout de suite. Pôle Emploi, bizarrement, n’a pas vraiment vocation à vous rendre à l’emploi. Une vacation à droite à gauche ne fera que me faire perdre mes allocations. Donc formation et écriture, pour l’instant. Il faut que je devienne intéressant sur ce segment du libéral, et ensuite que je trouve où travailler.

Tout cela est très excitant et aussi terrifiant. Je sais qu’il y a des gens qui me soutiendront. je sais où trouver des conseils… Il n’y a plus qu’à, comme on dit.

 

Good night, sleep tight

« Il est beau hein. »

« Ouais, il est beau. Attention à sa tête, faut la tenir correctement si on veut avoir un bel effet. Attends, t’as une compresse pour son nez ? »

« Oui, j’ai ça. On le met dans un berceau ? »

« Hum… Bonne question. Ça peut-être être bien un berceau avec des langes. Les parents ont pris des vêtements ? »

« Non. Je crois que ça a été un peu précipité… frotte J’ai pas réussi à bien nettoyer les cheveux. J’ose pas frotter trop fort non plus. »

« Ça serait dommage. On peut faire un petit bonnet en jersey sinon. »

« Il est vraiment beau ce bébé quand même. »

« Oui. Il est beau. »

Nous restons quelques instants à regarder notre oeuvre.

« T’as de quoi faire un cocon ? Tu sais en pliant une taie d’oreiller ou un truc du genre ? »

« Ah, oui. Bonne idée. Ca tiendra le cou. »

« Attend, je vais faire des photos aussi. T’as eu le temps de faire les bracelets ? »

« Pas vraiment. On a beaucoup couru ce matin. On verra après non ? »

Je pose le bébé dans le berceau, j’arrange sa tête pour que la bouche tienne fermée. Comme ça il a l’air d’un nouveau-né endormi.

« Il y a personne dehors, je peux sortir ? »

« Attends… Oui, c’est bon. »

J’emmène le berceau. Il faut juste traverser la salle de naissance, mais on ne sait jamais. Je toque à la porte, je prends une grande inspiration. C’est une rencontre unique, mais importante. Il faut que tout soit parfait.

J’ouvre la porte et pousse le berceau devant moi.

« Le voilà. » Je dis ça simplement, en approchant le bébé dans la lumière naturelle qui filtre doucement à travers les stores.

« Il est beau. » dis sa mère. Une larme coule.

Le père regarde, puis se cache le visage derrière la main. Je mets la mienne sur son épaule, et je la serre. Il est en fuite, en quelque sorte. Il a presque tout refusé. Je crois qu’il veut oublier ce moment, partir le plus loin possible. Je comprends. Je sais que ça n’est pas la solution.

« Je… Je peux le prendre ? » demande sa mère.

« Oui, oui ! Bien sur. C’est votre bébé ! »

Je les laisse un instant avec le corps de leur enfant. La salle s’est calmée. Il me reste encore des points à aborder avec eux : l’autopsie, l’état civil, les obsèques… Pour l’instant je vais essuyer quelques larmes aussi, et il me reste une autre patiente.