Je veux être vulgaire

L’image grésille et se fixe. C’est un canapé miteux avec un sourire figé.

« Ça marche ? »
J’apparais dans le cadre. J’ai passé un temps à faire des recherches. Cela fait plus d’une semaine que je tourne en rond dans cet espace pausé, les zygomatiques crispées de Gudule pour seule compagnie.

« Ceci est une bouteille à la mer, et si vous la trouvez ne venez pas me chercher. Évitez mon erreur » dis-je dans un souffle plein de buée.

Je rapproche la caméra, pour me retrouver seul sur le canapé. Mes cheveux ne ressemble plus à rien et ma chemise est à moitié arrachée. Je manque de sommeil et m.

« Étrangement je n’ai pas faim. J’ai été fou de m’embarquer dans ce commando d’intervention virtuelle. Je crois que les molécules se mettent en pause également, la température baisse à vue d’œil. J’ai bien essayé d’enflammer les livres sur les étagères, mais ils sont collés. On dirait que personne ne les a jamais ouvert… En même temps ce ne sont pas des livres d’obstétriques. »

Je dis ça avec un air songeur.

« Je dis ça parce que les connaissances que l’on obtient de la pratique ne suffisent pas. La première chose à avoir et que Gudule n’avait pas, c’est des sources fiables. Elle ou moi on ne peut pas juste prendre une caméra et dire « je suis sage-femme, apprenez ». C’est ce qu’on appelle un argument d’autorité » dis-je en citant Schopenhauer. « Ce n’est pas parce qu’un médecin, une sage-femme ou un expert (auto)proclamé vous dis quelques chose qu’il faut le croire les yeux fermés. Normalement, Gudule ou moi-même avons pour but de vous ouvrir une porte vers ces connaissances. »

Une porte. Est-ce que j’ai cherché une porte ? Je regarde la pièce autour de moi, mais je me rassoie rapidement. Rien. Je hausse les épaules. En même temps je suis lancé, autant continuer.

« Je pense que l’une des difficultés que l’on trouve à ce moment là, c’est le tri. Vulgariser, c’est aussi tronquer à bon escient : on ne peut pas transmettre la totalité de l’information car elle est parfois trop complexe pour le public qui doit la recevoir. Digresser fait que l’on se disperse… Il faut apprendre à trouver un équilibre.

Mais en même temps il ne faut pas avoir peur du jargon médical et scientifique si on l’explique. Le jargon, c’est également une porte d’entrée pour aller chercher des information sur des moteurs comme Google Scholar. L’accès au langage de l’initié et sa compréhension permet d’apprendre de meilleures sources. Il faut oser mettre les pieds dans le plat, mais toujours se souvenir que les mots rugueux peuvent impressionner. »

Je pense aux mots rugueux. Je me demande si ils se promènent quelque part dans cette prison virtuelle.
Je ne serais pas surpris.

« Après il faut comprendre que les gens apprennent de différentes façons : il y a des gens qui sont plutôt logiques, d’autres qui sont visuels ; certains ont besoin de manipuler et d’autres d’entendre. Vulgariser demande d’utiliser des métaphores et des petits tours. Est-ce que vous avez vous ce qu’on fait vsauce ou epenser sur le sujet ? J’ai réussi à apprendre des trucs en math alors que moi et les maths… Enfin bon.

Une bonne métaphore demande un peu de réflexion, d’avoir un peu de recul. Une de mes enseignante sage-femme comparait souvent l’accouchement à une voiture… »

Gudule partait d’un bon sentiment, je le sais.
Toutes les initiatives pour parler de leur corps aux femmes est bonne… Mais le fond n’allait pas. Je ne me souviens pas pourquoi je m’étais énervé au départ.

« L’épisiotomie. »

Alphonse me tape sur l’épaule. 

« Il fait froid…
− Qu’est-ce que tu fais là ?
− Tu sais, dès que la frontière avec la réalité s’atténue, moi… Je crois que ce qui t’énervais, c’était surtout le passage sur l’épisiotomie. Tu viens ? On se rentre, il caille.
− Attends. J’ai un truc à finir. »

Je regarde brosse le givre hors de mes sourcils. Alphonse m’a redonné le courage qui me manquait pour conclure.

« Le passage sur l’épisiotomie[1] m’a énervé parce que ce qu’elle dit est faux, mais également parce que c’est un symptôme de ce que se fait de pire en obstétrique : on tente de maintenir les gens dans l’ignorance. Est-ce que Gudule le fait de façon involontaire ou est-ce qu’elle sait que les ignorants sont dociles ?
Sur le web francophone des initiatives venant de professionnels de santé (comme Winckler), de gens issus de l’associatif (Sexysoucis par exemple) ou d’usagers de soins (comme Cluny Braun, qui semble proche des mouvements d’alter-gynécologie[2]) commence à remettre en question le tabou qu’est parfois encore le corps des femmes et leur sexe.
Une vulgarisation en gynécologie et en obstétrique doit rendre le pouvoir aux femmes sur leur corps. Et surtout ne pas simplifier les choses à outrance ; ça, ça s’appelle les prendre pour des cons. »

Je souffle.

« Viens, on s’arrache, dit Alphonse.
− Ouais. J’ai plus rien à faire ici. Où est-ce qu’on va ?
− Loin.
− Tu crois qu’on croisera des mots rugueux ?
− Je ne sais pas. On peut en chercher au passage. Ça peut être drôle.»

Alphonse ouvre une porte, et je le suis. J’entends Gudule « N’hésitez pas à vous abonner à la chaine pour…»

−−−−

[1] Ce retour sur l’épisiotomie me donne envie de vous partager une synthèse de la Société d’Histoire de la Naissance, une société savante qui rassemble des historiens et des soignants autour de la périnatalité. Pour ceux qui aimeraient pousser dans le détail, ils ont plusieurs réunions par an et un colloque.

[2] Vu que ma citation sur jim.fr risque d’attirer ici des aventuriers, il faut que je développe un peu cette histoire d’alter-gynécologie − sinon je risque d’attirer des médecins en colère.
L’alter-gynécologie n’est pas de la médecine. C’est un domaine qui existe entre l’auto-examen et la performance artistique, et qui incite à poser un regard sur la connaissance du corps des femmes sans l’associer à la pathologie.

Le dernier raffut

C’était la semaine dernière, je me disais que j’allais pour une fois parler de l’actualité. Entre le Syngof qui se prenait les pieds dans son propre tapis de l’IVG médicamenteuse et la campagne d’information sur les compétences des sages-femmes, il y avait de quoi faire ; j‘avais préparé autre chose. 

Et puis le temps a un peu passé et l’actualité est riche. On prépare un petit article et une semaine plus tard il est dépassé. C’est pas une vie.

Avec la majesté d’un coq français (celui qui chante avec les pieds dans…) les organismes syndicaux de gynécologues ont écrit ce truc. Je ne sais pas trop comment le qualifier, et je m’en moque.

Soyons clairs : je ne veux pas taper dessus gratuitement, Déjà parce que cela reviendrait à tirer sur l’ambulance, et aussi parce que le tout Twitter médical s’en est donné à cœur joie : sages-femmes, médecins ou usagers. La réaction des représentants sages-femmes ne s’est pas fait attendre, mais que les gens soient juste « attristé »… Est-ce qu’on cherche leur pitié ?

Je passerais sur le fait que la directive européenne qu’ils citent n’existe pas et qu’il s’agit en fait d’une version ancienne du code de santé publique sur les compétences de la profession de sage-femme.  Nan, ce que j’aimerais, c’est juste analyser les éléments de langages.

Voilà donc 6 arguments extraits de leur dernière sortie.

La troisième va vous étonner.

On veut monter une profession l’une contre l’autre.

L’argument numéro 1 !

Quelqu’un (on ne dit pas qui, mais suivez notre regard) souhaite monter ces deux professions, ces médecins extraordinaires et ces sages-femmes soumises, l’une contre l’autre. Eux qui travaillaient en bonne intelligence !

À loisir, c’est le moment où l’on peut évoquer les bienfaits du statu quo. Pourquoi faire évoluer la profession de sage-femme ? Ne peuvent-elles pas juste rester à leurs places ?

Veulent-ils revenir en 1892 (où la loi leur interdit l’usage d’instrument et de médicaments) ou en 1928 (quand on obligea les femmes à consulter un médecin avant tout) ? Depuis quatre siècles nos deux professions se chamaillent. Si vous voulez monter nos professions l’une contre l’autre, répétez les erreurs de l’histoire et gardez la profession sous tutelle comme elle l’est.

Les sages-femmes s’occupent de la physiologie, la pathologie est traitée par les médecins.

Et lu sur Twitter juste après « le métier de SF est de suivre ce qui est normal, pas de diagnostiquer des problèmes ».

Je pense que ces opinions viennent de personnes qui n’ont clairement pas mis les pieds dans un hôpital publique depuis trente ans. Les sages-femmes sont des diagnosticiennes. Nous sommes formés, entraînés, formatés à en être.

Et c’est normal, car nous sommes en première ligne : salle de naissance, urgences obstétricales, gynécologie de prévention… Nous sommes une profession qui existe pour repérer et orienter et, avec un bon réseau, pour accélérer les prises en charge.

Nous n’avons pour autant jamais eu vocation à traiter la pathologie… Même si mes récentes formations en rééducation du périnée me font me poser de temps à autre des questions.

Je renvoie donc la question : quelqu’un qui, de fait, ne rencontre que la pathologie depuis le début de sa formation professionnelle est-il capable de reconnaître la physiologie ?

Ne confondons pas une sage-femme et un médecin.

Je m’en garderais.

C’est marrant, parce que j’ai entendu cette phrase toute ma scolarité, de la deuxième année jusqu’au diplôme, toutes mes études, dans la bouche d’autres sages-femmes, d’enseignantes, de gynécologues, de médecins-pas-gynéco…

J’ai l’impression que c’est une sorte de mantra que les gens se répètent au fur et à mesure : « Reste à ta place, reste à ta place. Surtout reste à ta place. »

Je n’aurai jamais la prétention d’être autre chose qu’une sage-femme, car j’ai choisi d’accompagner mes patientes quelque soient leurs histoires, même si cela est pour collaborer avec un médecin sur un dossier qui dépasse certaines de mes compétences techniques.

Je pense que, comme un médecin doit être lucide sur ses compétences (un gynécologue fera-t-il une consultation à la place d’un cardiologue ?), une sage-femme doit savoir quelles sont ses limites. Ce n’est pas une question de rester à sa place, c’est surtout une question d’honnêteté professionnelle.

Les médecins se font confiance, les sages-femmes font confiance aux médecins, mais les médecins ne devraient pas faire confiance aux sages-femmes ?

Le pauvre médecin devra corriger et réparer la faute alors que la sage-femme n’a pas d’assurance. Et aussi : l’assurance du médecin devra aussi couvrir les erreurs des sages-femmes.

J’ai été ravi d’apprendre que je dépensais 500€ par an pour une assurance professionnelle qui ne me sert à rien.

La sage-femme et le médecin partage leurs responsabilités médicales, et, d’ailleurs, on rejette souvent la faute sur nous. Nous avons chacun notre assurance pour cette raison : tous responsables selon notre compétence.

Dire que l’assurance d’un médecin couvrira une sage-femme, c’est infantiliser notre profession, la décrédibiliser, refuser de la traiter sur un pied d’égalité.

Pensez à la perte de chance pour les femmes qui iront chez des sages-femmes.

J’ai déjà lu ça.

C’était dans une gazette de sage-femme de 1908, quand les sages-femmes n’avaient plus le droit de prescrire d’antiseptique. Je l’ai relu en 1974, parce que les sages-femmes n’avaient pas accès aux technologies nouvelles. Je l’ai lu en 1930 au Québec parce que les femmes n’avaient pas accès aux études supérieures.

J’ai lu ça des dizaines de fois, des centaines de fois. Je l’ai entendu dans beaucoup de bouches. Des bouches d’hommes, de politiciens, de médecins.

Alors je me servirai de l’OMS et des études sur l’accompagnement pendant le travail et la mise au monde : pensez à la perte de chance pour les femmes qui n’iront que chez un gynécologue. La profession de sage-femme est le plus vieux métier du monde, parce que l’être humain a besoin de soutient pour cet évènement ordinaire et extraordinaire qu’est la naissance.

Cette perte de chance, au vu des chiffres de santé publique (le suivi gynécologique est ouvert depuis 2009), cela reste principalement un argument commercial. Il s’agit de faire peur aux femmes.

Si je suis une femme, je ne veux pas perdre de chances. Et si un expert me dit que… C’est un simple argument d’autorité.

Est-ce qu’on a demandé ce que souhaitais les femmes ? Où sont les réactions du CIANE ? Est-ce qu’on pourrait dépasser la basse querelle corporatiste pour s’intéresser aux premières concernées ?

Des manœuvres politiciennes visent à contourner les étapes de la qualification médicale (sic)

Des manœuvres politiciennes visent à plein de choses. Ecrire cela est une manœuvre politicienne. Je pense que « contourner les étapes de la qualification médicale » est par conte plus complexe, car c’est le moment où nous sommes traité à la fois comme des enfants.

Ma profession a un code de déontologie. Si des politiciens cherchent à me faire dépasser mes compétences, je le leur signalerai. Si c’est une obligation dans l’évolution de ma profession, alors je me formerai.

Quand je me suis mis en position de pouvoir faire de la gynécologie, la première chose que j’ai faite malgré mon diplôme qui comptait des heure de formation en cancéro, ça a été de me former et d’aller chercher un maximum d’armes pour être le meilleur possible.

 

Parce que les sages-femmes restent une profession médicale, et que nous travaillons avant tout pour les femmes. Et dans mon évolution professionnelle, je remercie tous les obstétriciens qui m’ont formé comme des sages-femmes les ont formé.

Protéger

« On la pose sur la balance ? »

Ce n’est pas ma première visite à domicile.
Je vous raconterai un jour cette première fois qui était étrangement banale. Cela fait maintenant un peu plus de deux mois que je partage mon travail entre les visites à domicile et le cabinet. L’activité n’est pas encore énorme, mais de l’argent rentre de temps en temps. Presque assez pour payer le loyer et les charges.

« On avait dit combien, la dernière fois ?
− Trois kilos quatre cent trente non ?
− Attendez que je vérifie… Oui c’était presque ça. »
Je regarde le bébé râler sur la balance. J’essaye de la calmer un peu avec un succès mitigé, et j’appuie sur hold. « Elle n’aime vraiment pas qu’on la déshabille, hein ?
− Alors, combien, demande le père
− Trois cinq cent tout pile. Il marche bien votre allaitement ! »

Elle reprend sa fille et la pose sur la table à langer pour la rhabiller. On toc à la porte. « Je peux la prendre après ?
− Je finis de la rhabiller, maman, et après elle est à toi. »
La femme sourit. Trois générations dans la même pièce.

« Je vais vous laisser dans un petit moment » je dis, en rangeant mon matériel. « Vous avez des questions qui vous restent ? Au pire je repasse mercredi…
− Non, pas vraiment… » La demoiselle calmée rejoint les bras de sa grand-mère qui l’emporte joyeusement vers les autres visites. Je referme mon sac à dos et je m’assieds sur la banquette pour noter ma visite. Il y a un truc qui me remonte dans la tête. « Vos visites sont vaccinées contre la coqueluche ?
− Je ne sais pas… Il faut ? »

Je ne sais pas pourquoi ce n’est pas une question automatique. Peut-être parce que j’ai l’impression que quelqu’un l’a fait avant moi, ou parce que je me dis que le pédiatre qui verra l’enfant dans moins d’un mois s’en chargera bien.

Est-ce que je me sens peu légitime dans cette action de santé publique ?

« En réalité, dis-je, c’est une bonne idée. La coqueluche est une infection qui est grave surtout chez les nourrissons, et elle ne commencera pas ses vaccinations avant ses deux mois… En attendant c’est nous tous qui sommes sa protection parce nous sommes vaccinés.
− Il me semble que je le suis. J’ai fait le rappel il y a 2 ans, dit son chéri.
− Normalement c’est un rappel à 25 ans, et après c’est à réévaluer en fonction de vos grossesse, ou s’il y a un nourrisson de moins de six mois dans votre entourage. Mais les gens ont tendance à oublier les rappels. On peut faire ça demain à la limite ?
− Vous pouvez faire ça ? »
Je souris doucement. Cela fait très peu de temps que j’ai conscience de cette compétence de vaccination. Pour le moment elle s’était limitée à vacciner les femmes contre la rubéole en sortie de maternité. On ne le fait pas assez souvent et on oublie un peu en fait.
« Bien entendu ! On est de plus en plus présent auprès des femmes, et la vaccination c’est un acte qui sert à protéger tout le monde !
− Alors on fait ça demain ! »

 

Les sages-femmes peuvent en effet vacciner les femmes au cours de leur suivi gynécologique, pendant et aussi après la grossesse. S’il y a un nourrisson de moins de six mois dans votre entourage proche, vous pouvez vous faire vacciner par une sage-femme contre la coqueluche, ce qui reste le seul moyen efficace de protéger un nouveau-né dans ses premiers mois de vie.

Se faire vacciner reste la meilleure façon de se protéger et de protéger les autres.
Si vous voulez savoir si vous êtes à jour de vos vaccinations, vous pouvez consulter le
calendrier vaccinal ou utiliser cet outil qui permet de savoir où vous en êtes. N’hésitez pas à en parler à votre médecin ou à votre sage-femme, et à consulter Vaccination Info Service.

Cet article a été rédigé en collaboration avec Santé Publique France (anciennement Inpes) dans le cadre de l’information des professionnels de santé sur la vaccination.

La réinvention de Morel

Oui, mes références culturelles sont obscures, mais le parallèle est parfait.
Pour ceux qui ne connaissent pas,
L’Invention de Morel est un roman de Casares où le protagoniste aborde une île où survivent les échos des habitants, enregistrés, dissous et rejoués par la fameuse invention de Morel. Souhaitant les rejoindre, l’intrus va s’insérer et se dissoudre également à leurs côtés.
C’est la référence littéraire qui s’est tout de suite imposée quand j’ai voulu parler d’une vidéo que @10lunes a partagé avec nous. Si vous souffrez de troubles cardiovasculaires, ne la regardez pas, c’est mauvais pour votre tension.
Comme le protagoniste dont je parlais plus haut, je vais tenter de m’insérer dans les espaces de cette vidéo − à la différence que je ne suis guère enchanté à l’idée de plonger dans cet univers pastel et figé.
À cette sage-femme, ci-après Gudule (le prénom a été évidement modifié), confraternité et tout, ne le prend pas personnellement. Aux autres, restez, ne me laissez pas tout seul.

Gros plan, sourire figé.
« Bonjour, je m’appelle Gudule, je suis sage-femme nous allons voir aujourd’hui les questions qu’on n’ose pas poser sur l’accouchement.
− Et bonjour, je suis Jimmy, sage-femme et blogueur, et je suis là pour rajouter mon grain de sel. Tu trouves pas que cette musique d’intro est un peu clichée ?»
Musique d’intro clichée. Gudule regarde droit devant elle. Malaise.

Titre : « Est-ce que je vais avoir mal ? »

« Première question, est-ce que je vais avoir mal. La douleur est une sensation subjective, nous n’avons pas toutes le même seuil de douleur.
− Disons surtout que la douleur est l’interprétation d’un signal par le cerveau, et que son ressenti dépend de beaucoup de facteurs, et notamment de l’état émotionnel. La douleur est un mécanisme d’alerte et peut être objectivée par l’activation de nerfs spécifiques.
− Néanmoins, la période de pré-travail peut être douloureuse. Les contractions seront présentes toutes les 10 minutes, peu douloureuses, puis elles vont s’accentuer toutes les deux-trois minutes assez régulières, et douloureuses.
− Enfin c’est ce que disent certains livres. En réalité cela dépend des femmes, cela peut être plus ou moins long ; en règle générales les contractions semblent plutôt irrégulière tant en intensité qu’en rythme. Et ensuite elle vont se rapprocher et… Et ensuite cela dépend de vous. Écouter son corps reste la meilleure chose à faire. 
− Une fois la péridurale posée vous ressentirez les contractions utérines, mais vous n’aurez plus mal. Lors de l’accouchement vous pourrez sentir une pression, mais vous n’aurez plus mal non plus.
À Gudule : Vraiment ? Tout de suite ? C’est automatique ? La péridurale est une intervention médicale qui se réalise sur indication et la douleur en est une. Vous êtes libre. Après il faut qu’elle fonctionne correctement, et il se peut d’ailleurs qu’on ne puisse pas la poser : parce que c’est dangereux pour vous, parce que votre enfant est presque là…
− L’accouchement sans péridurale est différent, il vous faudra une solide préparation à l’accouchement reposant sur le souffle et la maitrise de soi.
− Je pense que tous les accouchement ont besoin d’une bonne préparation, quelque soit le projet. Et le souffle ou la « maitrise » ne sont bien sûr pas les seuls éléments à prendre en compte…
− La douleur sera constante jusqu’à l’accouchement.
− Tu me laisses parler ? Il y a plein de choses que l’on peut mettre en place. Sinon cela serait comme aller construire une cabane avec un marteau et une pelle : la préparation à la naissance doit fournir une trousse à outils. Et la douleur change parce que les sensations et les positions change.
− Le travail peut être long si votre fœtus n’arrive pas à se positionner correctement dans votre bassin. À tout moment vous pouvez poser une péridurale, ne le considérez pas comme un échec.
− C’est pour cela qu’il faut bouger, même avec une péridurale !

Titre : « Peut-on poser la péridurale à n’importe quel moment ? »

« Une autre question que les femmes enceintes se posent régulièrement. Est-ce que nous pouvons poser la péridurale à tout instant.
− Ça m’agace. C’est qui ce « nous » dont tu parles ? Je sais que tu ne m’entends pas, c’est rhétorique. La péridurale se pose à la demande de la patiente ou de la personne qui prend en charge l’accouchement. Et c’est l’anesthésiste qui décide, parce que c’est lui qui la pose. C’est une intervention qui fait collaborer plusieurs personnes.
− Souvent la péridurale est posée à partir de trois centimètres. Nous attendons cette dilatation afin d’être sûrs que le travail est bien lancé.
− Sauf qu’à trois centimètre, le travail… Tu as déjà entendu parler de la phase de latence qui dure facilement jusqu’à quatre centimètre ? À trois centimètres je ne suis pas persuadé que l’on puisse vraiment parler de « travail bien lancé ». 
− Néanmoins, si les douleurs sont trop importantes, nous pouvons poser la péridurale avant.
− Mais évidemment, tu sous-entend qu’on expliquera à la patiente la balance bénéfice-risque ? Poser une péridurale avant la phase active peut avoir des conséquences sur la suite de l’accouchement et induire des interventions.
− La péridurale peut être posée jusqu’à dilatation complète. Cela s’appelle une rachianesthésie. Elle agit du coup instantanément.
− Mais c’est une anesthésie qui n’a pas du tout les mêmes conséquences qu’une anesthésie péridurale, ni les mêmes effets. En parler plus avant dépasse cependant mes compétences, et si un anesthésiste souhaite le faire dans les commentaires, il est le bienvenu.
−Néanmoins, si la douleur est trop vive, nous pouvons choisir de nous installer, car seul l’accouchement pourra vous soulager.
− Ou surtout si vous en sentez le besoin. C’est d’ailleurs ce qu’on appelle le réflexe expulsif : ce n’est plus que de la douleur, c’est surtout un signal de départ !»

Je me pose. C’est difficile.

Je ne sais pas trop ce que j’attendais de cet exercice. Je regarde Gudule parler de caca, de forceps et de déformation de tête avec sa diction détachée. Elle ne bouge pas, ne cille presque pas. L’accouchement normal n’existe pas dans ce discours, les sensations si puissante qui font hurler les patientes quand les forceps sont posés est niée.

« Mais vous n’aurez pas mal.»

Est-ce une mantra ? Est-ce que le but de cet exercice est de mettre les patientes à genoux devant le saint corps médical ? « Ne posez pas de question et vous n’aurez pas mal ? » Gudule continue. Je ne suis pas là pour elle, comme je ne peux pas changé ce sourire crispé.

Titre : « L’épisiotomie est-elle systématique ? »

« Une autre question récurrente c’est : l’épisiotomie. Est-t-elle systématique.
Non ! » je réponds.
« La sage-femme ou l’obstétricien prendra la décision de la réaliser si une déchirure du périnée semble inévitable.
Non ? 
− L’épisiotomie fait peur. Pourtant la cicatrisation d’une épisiotomie est plus facile que celle d’une déchirure.
Quoi ?! Non ! Pause ! Pouce ! »

Gudule est figée, comme si les commandes de Youtube fonctionnait dans mon étrange monde fictionnel. Je respire, je serre les poings.

« Je… Tu as gagné. Si on se croisait demain, je ne sais même pas par où on commencerait. Peut-être par te dire d’aller faire un tour dans un simple traité d’obstétrique
On n’a pas démontré l’utilité de l’épisiotomie qui n’a pas pour l’instant d’autre indication que « je pense devoir en faire une ». Elle favorise même les incontinences anales et les troubles périnéaux. 
Jusqu’à maintenant j’ai laissé faire, mais je ne sais pas si je peux continuer. Je vais rester là. Rester là et attendre. »

Gudule est toujours là, avec son sourire figé. Aucun mot ne sort plus de sa bouche. Je me pose au pied du canapé, dans cette pièce qui dégouline de sucre et de pastel et ne pose la tête sur mes genoux.

Il est trop tard, je suis allé trop loin. Personne ne viendra me chercher.

Je zappe

C’était un soir, après une assez longue journée de travail qui m’avait emmené bien après les heures classiques d’ouverture du cabinet. J’ai pris un moment pour trier quelques papiers et j’ai fermé dans la douceur du crépuscule.

Ma chérie travaillait de nuit et c’était une soirée entre moi, mon plat de pâte et ma télé.

Étrangement, même depuis mon installation en libéral, je regarde peu la télévision. Pas vraiment conforme avec mes horaires de travail, disons.

Donc mes pâtes cuisent, et je lance Arte. Je regarde rarement autre chose qu’Arte, de toute façon. Le film est en français, vieux. Je l’ai peut-être déjà vu. Il y a des hommes en uniforme Hugo Boss qui interroge un patron d’hôtel. Mon cerveau a envie d’aspirer du vide. Un truc moyennement intelligent disons.

Je crois que c’est un film. Il y a cette femme qui vient de s’arrêter au milieu d’une conversation et qui regarde une flaque à ses pieds. « Le bébé arrive » elle dit. « Quoi ? » Ça coupe, ça crie, ça panique. D’un seul coup les portes battantes s’ouvrent – Bim – sur un brancard qui file à toute allure – Blam. Elle est crispée, toute rouge, suante et elle crie beaucoup. Elle panique. Il y a des gens non identifiés qui lui disent « Poussez ! Allez ! Poussez ! Poussez-poussez-poussez ! » Elle pousse dans sa gorge, comme s’il y avait quelque chose de coincé, et il y a des plans sur l’air super nerveux de l’acteur principal. J’aimerais taper sur les doigts de tout le monde pour qu’on lui laisse un peu d’air quoi ! Je crois que c’est une comédie romantique ou un mauvais téléfilm. Un mec perdu au milieu d’une demi-douzaine de champs stériles lui dit de pousser une dernière fois et ça coupe sur un plan familial.
Je ris un peu jaune.
Je zappe.

Je reconnais tout de suite tout. Les acteurs, les décors. La série s’est arrêtée il y a plus de dix ans, mais je crois que tout le monde la regarde encore. Rachel est en pré-travail, et ça a l’air d’être pas si pire. J’aimerais bien que mes patientes aient de pré-travail aussi peu douloureux. « Je suis dilatée à cinq doigts » dit la patiente d’à côté. « Et vous Ross, vous avez essayé de voir le col de Rachel ? Vous voulez examiner ma femme pour comparer ? » C’est absurde, mais c’est toujours drôle.
Je zappe.

Will Smith dit à une femme à l’arrière d’une voiture de pousser. Encore. Encore. J’ai l’impression d’être poursuivi, ou que le PAF organise une soirée à thème. Il se fait tabasser et une pieuvre se retrouve dans ses bras. Elle le regarde avec un profond œil noir, fait des bruits mignons et ruine son costume avec un jet de matière blanchâtre.
Je coupe le son et le film continue en arrière plan.

Je me souviens de ma formatrice à l’école, le premier jour. On était dans un préfabriqué à essayer de cerner ce qu’on allait faire de nous. « Surtout oubliez tout ce que vous avez vu dans un film ou une série. »
À l’époque, mon repère culturel, c’était les films, les séries et les livres. La maternité et l’accouchement, c’était un îlot inconnu.

La fiction est souvent un vecteur d’apprentissage.

Je zappe.

C’est une rediffusion d’Interventions avec Anthony Delon. Je me souviens qu’une fois je me suis infligé un épisode entier pour pouvoir le commenter sur Twitter. Je regarde, presque hypnotisé. Qui a écrit ça ? En vrai, qui a commis ça ?
Les auteurs ont des responsabilités dans ce qu’ils transmettent. Je me demande comment une telle erreur a pu voir le jour. Il y a des gens qui regardent ça (ou d’ailleurs aussi ça, beaucoup plus) et qui se disent que c’est la réalité de la gynécologie-obstétrique, et que leur accouchement ressemblera à ça.

Ce dernier lien est là pour rattraper le niveau ambiant.

J’ai conscience, d’abord parce que je produis moi-même de la fiction (enfin, parce que j’essaye), que cela est d’abord fait pour divertir. Cependant tout œuvre a un impact et fait entrer des idées et des images dans la tête du public.
Je m’énerve tout seul, et je zappe.

C’est de la pub, un de ces trucs sur les fuites urinaires, ces «petits tracas de la vie d’une femme». Je me dis qu’il lui faudrait peut-être aussi une sage-femme, et pas seulement des serviettes, mais je digresse. La pub disparaît et, alors que j’attaque mon yaourt, j’entends une musique pleine de tension, d’angoisse, Quelqu’un est sans doute en train de charger à cheval. Ou alors c’est une rediffusion de Top Chef, et un oignon se fait tailler en pièce.

Non, c’est une femme en rose qui court vers une table de réanimation. Il y a un plan sur un couple un peu angoissé avec des flashs en gris. « Et là, je ne sais pas ce qui se passe…» dit-elle, face caméra. Et soudain il y a un cri, et une musique orchestrale avec des violons. Ouf, tout va bien. Elle pleure sur son oreiller, le corps flouté au milieu d’une douzaine de draps.
« Mon accouchement, c’était difficile, me dit ma patiente du soir. Rien à voir avec ce qu’on voit dans Baby-Boom. » Je la regarde un moment, à travers ma télé. « C’est normal, dis-je. Baby-boom c’est mis en scène à partir des images qu’ils choisissent. » Tout œuvre a un impact dans la tête du public.

J’éteins ma télé.

Baby-boom est énervante. Avant, que cette série n’existe, j’avais l’impression qu’il se passait quelque chose de positif en France autour de la naissance. J’étais sans doute jeune et très idéaliste.
Elle faisait des dossiers sur les positions d’accouchements et les naissances alternatives, même la presse caniveau se fendaient d’article sur les maisons de naissance ou sur les accouchements à domicile. C’était plein de mauvaise foi, et je rageais.

Mais on en parlait. Ces pratiques étaient présentes dans le paysage collectif autrement que comme des curiosités.

Ce n’est plus le cas. Baby-boom a tué la naissance. Les patientes considèrent cette émission comme une référence, rediffusée sur la TNT avec d’autres poubelles du même genre à l’heure des vieux et des femmes en congé maternité, et trouvent normale d’être attachée sur le dos à une table pendant huit heures. Il n’y a pas de bain, il n’y a plus de position d’accouchement, et même si l’histoire finit toujours bien, la magie a disparu.

 

Zapper ne m’arrange pas, surtout quand les programmes sont contre moi (et même si je compose mon zapping comme cela m’arrange). Pourtant il existe d’autres voix, que ce soit dans la fiction ou dans le documentaire.

Je ne saurais que trop vous renvoyer vers Entre leurs mains, un merveilleux documentaire sur l’accouchement à domicile dont j’avais parlé ici. En fiction, je pense que mon œuvre préférée pour l’instant reste l’excellente série de la BBC Call The Midwife que vous trouverez sur NetFlix ou en DVD et qui sont tirés des romans autobiographique de Jennifer Worth A Midwife.

Tant qu’on y est, je vous recommande cet article un peu velu qui fera un excellent contre-point. Il parle de l’accouchement vu par le cinéma documentaire.